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Sanctionner la Russie sans bannir sa culture

Sanctionner la Russie sans bannir sa culture

Comment sanctionner un chef d’Etat sans punir son peuple ? Le dilemme n’est pas nouveau. Le XXème siècle n’ayant pas été avare en systèmes totalitaires et régimes dictatoriaux, il s’est posé notamment aux temps où régnaient Mussolini, Hitler, Staline et de manière plus complexe vis-à-vis de l’Espagne franquiste, de la Grèce des colonels ou du Chili de Pinochet. Comment boycotter les dirigeants sans en faire subir les conséquences à leur population ?

L’invasion de l’Ukraine par la Russie vient de réactiver le cas de conscience- car cela en est dans sa dimension culturelle. Les Ukrainiens ne réclament pas seulement à raison de plus en plus d’armes lourdes à leurs alliés mais une sorte de partenariat dans le boycott total et sans nuances qu’ils ont initié contre toute expression de la culture russe ancienne, présente et à venir. Frapper d’interdit aussi bien classiques, modernes que contemporains au motif qu’ils ont eu, ont ou auront partie liée avec la langue russe et la culture qu’elle a produite. Que faire de leur mise en demeure de censurer par devoir de solidarité ?

De leur point de vue, cela peut se comprendre eu égard à l’horreur vécue chaque jour depuis des mois. Comment continuer à s’exprimer en russe, comme c’est le cas d’une partie de la population ukrainienne (environ quinze millions de locuteurs), dès lors que Poutine décrète que le territoire de la fédération de Russie s’étend partout où vit le russe, langue d’un empire dans l’esprit du Kremlin ? Leur rejet de la culture russe se conçoit tout autant ne fut-ce qu’au titre d’une réaction épidermique, même si l’on peut déjà déplorer tout ce qu’ils auront à y perdre. Mais de notre part ?

A Athènes, la ministre de la Culture a annulé une représentation du Lac des cygnes non pour annuler Tchaïkovski mais parce que le ballet du Bolchoï est aux mains de politiques et de banquiers choisis par Poutine. De grands artistes (la soprano Anna Netrebko, les chefs d’orchestre Valery Gergiev et Tugan Sokhiev etc…) ont été ainsi mis à l’écart de prestigieuses scènes européennes et américaines avec lesquelles ils étaient sous contrat. Des appels ont été lancés aux organisateurs de grandes manifestations littéraires (Paris, Londres, Bologne…) et éditoriales (Francfort) pour refuser tout stand national russe. A Londres, la ministre de la Culture prône même l’officialisation d’un troisième front culturel après les fronts militaire et économique déjà ouverts.

S’engouffrer dans cette brèche radicale reviendrait à nous appauvrir et, pire encore, à nous renier. Comment oserait-on encore parler de pluralisme culturel, de liberté d’expression sans oublier la fameuse « diversité » pour la défense de laquelle tant de nos intellectuels semblent prêts à s’immoler sans jamais s’interroger ce qu’elle recouvre au juste, tout en rejetant Pouchkine, Gogol, Tolstoï, Dostoïevski, Tchékhov et tant d’autres (peintres, cinéastes, musiciens…) qui nous ont fait, à nous, Européens ? Se plier à cette injonction reviendrait à considérer leurs œuvres comme relevant de la propagande de guerre.

Lorsqu’on lance ce genre d’initiative, il faut se poser d’emblée la question des limites : jusqu’où et jusqu’à quand ? Et conserver à l’esprit que de 1933 à 1945, on n’a pas cessé de lire Goethe, Schiller, Heine aussi bien que Thomas Mann, Joseph Roth ou Robert Musil au motif qu’ils écrivaient dans la langue dans laquelle éructaient aussi Hitler et Goebbels.

Que faire de la langue du bourreau quand elle est également celle des victimes ? Ne jamais oublier le choix de Paul Celan : juif et déporté qui perdit ses parents en déportation, celui qui devint le plus grand poète de langue allemande de la seconde partie du XXème siècle, quoique vivant à Paris et s’exprimant dans un excellent français, tint à écrire toute son œuvre en allemand ; il se réappropria sa langue maternelle salie par les nazis pour la retourner, la renverser et lui rendre à sa puissante beauté.

    Les grands auteurs de la culture russe, aussi bien que ceux de la culture allemande, n’appartiennent pas à des régimes politiques ou des dictateurs de passage dans l’Histoire, mais au patrimoine inaliénable de l’humanité. On sait ce que l’on a à perdre à oublier ce principe fondamental, on ne voit pas ce que l’on a à y gagner. Et puis quoi, ce serait le comble que tous ceux qui s’insurgent à bon droit contre le vent mauvais de la cancel culture (culture de l’annulation) qui souffle d’outre-Atlantique y cèdent à leur tour.

(Représentation de « La Cerisaie » d’Anton Tchekhov mise en scène par Clément Hervieu-Léger à la Comédie-Française, photo Brigitte Enguerand)

Cette entrée a été publiée dans Actualité, vie littéraire.

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commentaires

1 406 Réponses pour Sanctionner la Russie sans bannir sa culture

rose dit: à

Les jet ski sont une hérésie.
Les quads aussi.

J J-J dit: à

il nous faudrait une étude très fouillée sur les profils et motivations des utilisateurs de ces engins, on aurait des surprises !…

rose dit: à

Bah, JJ-J
Vous dis la concluse : tous des battants, tous des gagnants.

J J-J dit: à

de quoi, les hérétiques auraient gagné ?

Arlettte Anave dit: à

Bonjour à tous.
L’ émission de ce matin sur France culture de conversation entre Marc Alain Ouaknin et Stéphan Zagdansky qui vous donne envie de retourner à Venise avec le GPS du Talmud ( que Proust aurait emprunté d’après lui)
En gros: Venise est un labyrinthe et chaque pont réactive pour chacun quelque chose de caché, d’intime qui brouille les pistes, comme dans le Talmud.
On en est là d’après moi en Ukraine ou ailleurs. Peu de chose à voir avec la langue russe
si je peux me permettre…
Bonne année à tous

Janssen J-J dit: à

qui est cette arlettanave ? Je l’avais encore jamais vue. Bien à vous, arlette. Pouvez vous nous en dire plus sur votre genre, merci… bàv

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