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La République des livres

Traduire la langue de Camilleri

Par Bernard Alavoine

En lisant pour la première fois une enquête de Montalbano, le lecteur français est surpris par la traduction de Serge Quadruppani qui est certes plaisante mais s’éloigne sensiblement de ce qu’on appelle « le bon français ». Comme il le rappelle dans la préface des éditions en français, le traducteur explique la spécificité de la langue de Camilleri et les difficultés rencontrées pour traduire ses romans. L’auteur de la série des Montalbano qui s’est mis à écrire tardivement des romans, a choisi d’utiliser une langue originale composée de trois niveaux. Le premier est l’italien classique employé par la majorité des Italiens, niveau qui ne présente pas de difficultés de traduction. Par fidélité à son père, comme il l’explique volontiers, Camilleri utilise deux autres niveaux de langue.

Il y a d’abord le dialecte sicilien que les gens du peuple emploient et qui se retrouve dans les dialogues ou dans des expressions comme les adages ou proverbes propres à la Sicile. Ensuite, Camilleri fait appel à un niveau intermédiaire entre les deux premiers où se déploie ce qu’il appelle « la langue paternelle », sorte d’italien sicilianisé, constitué au fil des années par les Siciliens cultivés. Ce riche idiome rend compte de l’histoire mouvementée de la Sicile et l’on retrouve des mots issus des langues des nombreux envahisseurs de l’île.

Entre les premières enquêtes et les dernières, la langue de Camilleri a évolué, ce dernier n’hésitant pas à utiliser toutes les richesses du dialecte sicilien et les particularités du parler de la province d’Agrigente. L’accueil des lecteurs italiens a été favorable à cette évolution comme en témoigne le succès grandissant des enquêtes de Montalbano dans la péninsule. La traduction de certaines expressions a facilité la compréhension pour un Italien, mais le plus souvent elle n’était pas nécessaire car le lecteur pouvait comprendre simplement grâce au contexte. En ce qui concerne la version en français, Serge Quadruppani a fait évoluer aussi sa traduction comme on pourra le constater.

Dans le premier épisode, La Forme de l’eau, le traducteur utilise une langue de temps en temps argotique, comme il est courant dans le roman policier, mais sans excès. Quelques expressions en dialecte sicilien sont présentes dans le récit et traduites en français, avant ou après la citation. A d’autres occasions, Quadruppani essaie de trouver des équivalents comme lorsqu’il faut traduire : Ora mi metto a tambasiàre ». Le verbe tambasiàre n’est pas compréhensible pour un lecteur italien et Camilleri prend soin d’expliquer dans la phrase suivante ce que signifie ce mot :

« Tambasiàre era un verbo che gli piaceva, significava mettersi a girellare de stanza in stanza sensza uno scopo preciso, anzi occupandosi di cose futili ».

 

Quadruppani n’a pas trouvé d’équivalent dans le français méridional où il puise habituellement et traduit par le verbe « rousiner », emprunté à une autre région française : « – Maintenant, je me mets à « rousiner », pensa-t-il dès qu’il fut chez lui. « Rousiner », c’était un verbe qui lui plaisait, il signifiait se mettre à virer et tourner d’une pièce à l’autre sans but précis, tout en s’occupant de choses inutiles ». On retrouvera souvent le verbe « rousiner » dans les enquêtes de Montalbano : cette occupation est en effet rituelle chez le commissaire qui, rangeant un livre ou nettoyant la cuisinière à gaz, oublie ainsi les tracas du quotidien sans se soucier d’autre chose.

C’est à partir de la deuxième enquête, Chien de Faïence, que la langue de Camilleri commence à devenir réellement créative. Dans un entretien, le romancier explique à Salvatore Silvano Nigro que c’est en écrivant ce roman qu’il s’est senti obligé de donner de la consistance au personnage du policier qui auparavant n’était qu’une fonction. Montalbano s’étoffe, alors que d’autres personnages apparaissent comme l’improbable Catarella, le standardiste qui déforme les mots et s’exprime dans une langue bizarre, entre le sicilien et le « talien ». Les mots, les expressions et les phrases empruntés au dialecte sicilien sont de plus en plus nombreux et toujours traduits.

Cependant Serge Quadruppani ne se limite pas au travail sur le vocabulaire et prend en compte la syntaxe du dialecte : ainsi, surtout dans les dialogues, il commence à utiliser le passé simple, là où l’italien et le français ont recours normalement au présent. Cet exemple tiré du Voleur de goûter dans les deux versions le montre bien : « Qu’est ce qui fut ? Qu’est-ce qui se passa ? », « Che fu ? Che successe ? ». Autre particularité syntaxique, le rejet du verbe en fin de proposition ou de phrase que l’on trouve dans la version italienne : le célèbre « Montalbano sono » est encore traduit dans Chien de faïence par le banal « Montalbano à l’appareil », avant de devenir « Montalbano, je suis » à partir du Voleur de goûter. Le traducteur aura de plus en plus recours à ces pratiques syntaxiques dans les romans qui vont suivre.

Une autre caractéristique de la traduction de Serge Quadruppanni est la déformation de mots français pour tenter de transcrire certaines différences entre l’italien et le sicilien, comme dans « pensare » qui devient « pinsare » dans le dialecte. Parmi les exemples qui reviennent le plus dans les enquêtes, on peut citer : opira, quistions, priparer, pirsuader, virité, dilinquant, pirsonnellement en pirsonne … L’ajout d’un « a » devant les verbes sur le modèle « ricordarsi – aricordarsi – s’arappeler » est également très courant dans la traduction de Quadruppani. Le premier chapitre du Manège des erreurs, dernière traduction à ce jour (2020) montre bien la fréquence de ce procédé : « il acommença à s’habiller – il n’aréussirait pas – il l’acomprit – m’aprésenter comme commissaire ou pas m’aprésenter ? – il s’était arappelé – il acomprenait – il arépondit – il aconnaissait – il s’aretrouva – je l’atrouvai …». On observe aussi d’autres déformations des mots français qui parsèment la traduction à une fréquence très variable.

La tâche de Serge Quadruppani a été très difficile puisqu’il s’agissait de rendre trois niveaux de langue différents, ce qui n’a pas grand-chose de commun avec une traduction classique. Le parti pris du traducteur a été de s’éloigner du « bon français » pour tenter de rendre la fluidité de la langue de Camilleri, utilisant tantôt des termes du français du midi comme « minot », tantôt des mots familiers voire argotiques, tantôt les transformations lexicales ou syntaxiques évoquées plus haut. On peut certes contester les choix de Serge Quadruppani, mais il faut reconnaître que le résultat est plaisant : on retrouve dans la traduction en français la même émotion que dans le texte original, émotion qui restitue assez bien cette sicilianité faite à la fois d’une certaine truculence non dénuée de raffinement.

Le choix de Camilleri de faire appel au dialecte sicilien s’est imposé à lui malgré les mises en garde de son maître et ami Leonardo Sciascia. Ce dernier avait critiqué l’usage des termes dialectaux de Camilleri dans ses romans précédents et avait vivement conseillé à ce dernier d’y renoncer. Son éditrice, Elvira Sellerio était également perplexe devant cette écriture qu’elle jugeait peu adaptée au roman. Pourtant Camilleri n’a pas renoncé ni au dialecte sicilien, ni à une réécriture de ce qu’il appelait « la langue paternelle » et il s’en explique dans son livre d’entretien avec Marcello Sorgi :

« Pour moi le dialecte –il vaudrait mieux dire les dialectes – est l’essence véritable des personnages (…) Tandis que je cherche à le comprendre, le personnage prend forme : il naît, en quelque sorte, des mots qu’il doit prononcer (…) Sa langue est sa pensée (…) J’ai besoin de construire un personnage dans son langage ».

Il s’agit là d’un point essentiel de l’écriture de Camilleri qui a pu surprendre le lecteur italien en premier lieu : le succès obtenu a montré cependant que le créateur du personnage de Montalbano avait eu raison de persévérer dans cette voie… En créant le personnage de Montalbano, Camilleri ne voulait pas révolutionner le genre policier mais écrire « un passe-temps d’un bon niveau » comme il en existe en Angleterre et dans d’autres pays. Se considérant comme un artisan de l’écriture, Camilleri citait souvent Simenon comme modèle, transmettant sa passion à Montalbano, grand lecteur des enquêtes de Maigret (…)

(…) Après les incipit des romans de Camilleri, on s’intéressera enfin aux titres de ses romans qui sont remarquables. Toujours brefs et constitués, en italien comme en français, d’un nom suivi d’un complément, les titres sont énigmatiques mais s’éclairent au fil de la lecture ou à la fin de l’enquête. Camilleri est particulièrement attentif à leur pouvoir évocateur qui s’appuie par exemple sur les sensations visuelles, auditives, olfactives ou tactiles (Une lame de lumière, La Voix du violon, Une voix dans l’ombre, Jeu de miroirs, Un été ardent, L’odeur de la nuit). Des animaux symboliques sont aussi sollicités (La Patience de l’araignée, Les Ailes du sphinx, La Danse de la mouette, Nid de vipères) et apportent une touche mythique et mystérieuse.

Les titres sont particulièrement réussis lorsqu’ils se fondent sur une métaphore qui renvoie à l’enfance (La Forme de l’eau ou encore La Lune de papier) et nous enchantent par leur poésie. Camilleri est très attentif aux incipit et aux titres de ses romans : ces deux frontières décisives de l’œuvre sont des étapes fondamentales pour entrer dans un univers romanesque. En trois ou quatre mots, les titres des romans nous orientent déjà et posent une énigme que nous aurons hâte de découvrir. Le succès de Camilleri s’explique peut-être déjà par sa maîtrise des stratégies d’ouverture du récit qui fait que le lecteur entre sans hésitation dans l’univers de Montalbano.

BERNARD ALAVOINE

(texte extrait du chapitre 7 de Montalbano, le commissaire sicilien. Des romans d’Andrea Camilleri aux personnages de télévision, de Bernard Alavoine, 160 pages, 25 euros, Centre Rocambole, Encrage édition)

(« Bernard Alavoine », photo D.R. ; « Andrea Camilleri, Turin, 2001 », photo Alberto Ramella)

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