de Pierre Assouline

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La République des livres

Les noeuds d’un mikado

Par Albert Bensoussan

Gilles Rozier n’est pas seulement l’un de nos grands traducteurs du yiddish — cette langue de la Mitteleuropa juive qu’on croyait partie en fumée —, avec sur sa table de travail Esther Kreitman (Blitz et autres histoires), Chil Rajchman (Je suis le dernier Juif : Treblinka) ou Avrom Sutzkever (Le ghetto de Wilno), où chaque oeuvre fait renaître ce monde du shtetl et des ghettos d’Europe centrale qui fut celui de ses grands-parents polonais. C’est aussi un poète et le romancier reconnu d’Un amour sans résistance ou D’un pays sans amour. Il publie aujourd’hui le Mikado d’enfance (l’Antilope, 2019, 192 p., 18€), un récit de confession — présenté comme roman au prix de quelques maquillages — qui, comme il se doit, trouve en l’enfance sa pierre de touche. Et dans le yiddish sa demeure, tant il est vrai que « la langue est la patrie des nomades » (Alain Roussel, La vie secrète des mots).

Cet homme, qui dirigea deux décennies durant la Maison de la culture yiddish et s’est fait connaître en publiant en 1999 Moyshe Broderzon : un écrivain yiddish d’avant-garde, sa thèse doctorale sous la direction de la grande Rachel Ertel, devenu ensuite un prolifique traducteur du yiddish et aussi de l’hébreu (Rachel Shalita, L’ours qui cache la forêt), fils d’un père catholique mécréant et d’une mère fille de déporté, fut dans sa prime adolescence, sciens nesciens, conscient ou pas, piqué par un moustique antisémite. On comprend que la complexité de sa vie ne pouvait mieux s’illustrer, dans son imbroglio, que par l’image du mikado : un jeu de baguettes enchevêtrées que l’on doit retirer une par une sans déranger les autres. Eh bien ! Gilles Rozier tire son épingle du jeu avec une remarquable adresse et le récit de sa vie se lit d’une traite, sans à-coups ni heurts, de façon à ce que l’on aboutisse à l’inévitable conclusion qu’en proposait Rousseau, l’inventeur du genre : « Qu’un seul te dise, s’il l’ose, je fus meilleur que cet homme-là ! » 

Cet homme devenu quadragénaire replonge un beau jour dans la faute de son adolescence qu’il avait enfouie au fond d’une conscience coupable, jusqu’à ce qu’un mail intempestif vienne lui rappeler sa participation à un complot contre leur professeur d’anglais, un Juif pied-noir : l’envoi d’une lettre anonyme qui, au milieu de moult croix gammées, disait :

« Vieux Juif, tu seras puni par le IIIe Reich ».

Le petit Gilles n’était pas l’auteur de cette immonde phrase rédigée par ses deux condisciples, mais il leur avait fourni l’adresse de ce Guez, dont on se demande comment ils savaient qu’avec pareil nom (déformation de Guedj, certes) leur professeur était juif. Le mikado est plein de noeuds et le joueur se montre ici habile à les démêler. L’école, découvrant l’infamie, procède à un « procès stalinien » :

« On a pris des enfants de douze ans pour Brasillach et Drieu la Rochelle », commente l’auteur —, au terme duquel le petit Gilles est exclu de l’établissement pour un temps, la peine ayant été allégée après que la mère, éplorée ou meurtrie, eut déclaré : « Comment voulez-vous que mon fils soit antisémite alors que mon père est mort à Auschwitz ». 3 

Dès lors tout remonte à la surface : le fil du passé maternel est déroulé, la déportation du grand-père et la mort de la grand-mère d’une pleurésie alors qu’elle reste plantée en plein froid devant le « camp d’internement français » de Beaune-la-Rolande d’où son mari partira vers la nuit et le brouillard. Rappelons que c’était déjà dans cette même région que Gilles Rozier situait une partie de son roman Projections privées (2008). Obsession du camp de transit qui serait fatal aux siens. L’auteur fait alors le procès de l’antisémitisme, ne pardonnant ni à Raymond Barre évoquant les « Français innocents » de l’attentat de la rue Copernic, ni à de Gaulle stigmatisant « un peuple sûr de lui-même et dominateur », leurs paroles malheureuses où, sous l’apparent lapsus, il sait démêler le vieux fond d’antisémitisme chrétien que l’historien Jules Isaac analysa si bien (Jésus et Israël, 1948).

Sa hargne, à la hauteur de la conscience de sa faute initiale, l’amène à peser ses mots : son grand-père n’est pas mort, mais a été « assassiné à Auschwitz ». Il a pour cela souci d’écrire certains mots qui prennent valeur de concepts étroitement ficelés et parlants : lesJuifs, lévénement, mot plaqué qui dit davantage la faute ineffaçable, ou endéportation, voire mortsendéportation — « J’ai perdu mes parents endéportation », « Mes parents sont mortsendéportation », dit la mère —, ou encore copinesdedéportation, ainsi soudés pour mieux traduire la monstrueuse étrangeté, ou le caractère unique, exceptionnel de la Shoah. Et évoquant la disparition de ses grands-parents, l’auteur traduit scripturairement leur effacement par « … » : on ne saurait mieux dire l’indicible :

Ma mère n’était pas née dans le ruisseau, mais elle y était tombée après la « … » de ses parents, quand elle avait huit ans. Ce « … » n’est pas un oubli de l’auteur… Il traduit mon embarras dans la manière de qualifier la mort de mes grands-parents maternels.  

On songe à la mutité du grand-père de Santiago Amigorena en apprenant la mort en déportation de sa mère demeurée à Varsovie (Le Ghetto intérieur). À quoi s’ajoutent des mots qui lui restent en travers de la gorge : Barbie (la poupée), concentration, camps, collaboration, sélection…, Gilles Rozier se souvenant peut-être de l’édifiante analyse des Langages totalitaires (1972) par Jean-Pierre Faye qui sut démontrer comment les mots fabriquent des récits et comment certaines paroles communément acceptées peuvent conduire à la catastrophe, et l’on rappellera aussi à ce sujet l’essai que Faye a consacré à la Déraison antisémite (1993). Mais il reste la langue yiddish qui, dans sa « volonté de mettre la langue de mon grand-père dans ma bouche », dit-il, est le vrai bonheur de cette âme brisée, et ces mots qui parsèment le récit : Oyabrokh qui, dans la bouche de sa mère, signe le malheur ou souligne une catastrophe, et puis les mots savoureux, knaydlekh, renzélère à la cannelle, autrement dit khemzlekh, ineffable cuisine ashkénaze : 

Les quelques expressions encore utilisées par ma mère, tsim gezint quand j’éternuais, kashim ‘nehore pour chasser le mauvais oeil quand elle parlait de ses enfants, zol zi betn far indz quand elle évoquait sa défunte mère n’étaient que de discrets rappels d’un autre monde. 

Oui, le yiddish est une langue que l’on savoure, c’est pourquoi on rapportera le proverbe Die liebe ist ziss… mit broïte glissé un jour à 5 à l’oreille de Jorge Semprun qui, rescapé de Buchenwald, put et sut le traduire en français : « l’amour est doux… avec du pain ». Même des « Juifs au teint mat et à l’accent ensoleillé [portant] des noms bizarres qui ne se terminaient ni en sztajn, ni en man, ni en owicz » — dont la mère du narrateur se sentait tellement étrangère — peuvent être sensibles à la beauté d’une langue dont on se réjouit de la renaissance actuelle. Cheville ouvrière de cette récupération du yiddish qu’on croyait noyé dans les cendres, Gilles Rozier, par son oeuvre éminente au sein des éditions de l’Antilope, vouées à l’écriture juive, a fait sienne cette injonction : fargess nicht, ne rien oublier… 

Au final, après cette douloureuse traversée mémorieuse, et au vu des violences faites aux Juifs aujourd’hui en France — de la bombe à Copernic à Ilan Halimi, de l’école Ozar Hatorah de Toulouse au Cash-Cacher de Vincennes —, l’auteur tire cette conclusion désabusée sur l’antisémitisme actuel : « Il existait, il existe et il existera tant qu’il y aura des moustiques sur terre ». Qu’ajouter d’autre ? Qu’advienne un glyphosate qui saura leur faire rendre gorge ! Mais puisqu’à l’impossible nul n’est tenu, en attendant, en savourant peut-être avec l’auteur un « matsès enduit de graisse d’oie et saupoudré de sel », au goût de son enfance, nous caresserons longtemps entre nos mains ce petit livre de « A shayn Yingele, un joli petit garçon » devenu un grand bonhomme qui délivre ici, par ses maux, une belle parole, un récit mirifique. 

ALBERT BENSOUSSAN

(« Albert Bensoussan » et Gilles Rozier » photos D.R.)

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature de langue française.

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commentaires

10 Réponses pour Les noeuds d’un mikado

BENSOUSSAN ALBERT dit: à

À propos de « langage troué »ou tout bonnement des pièges linguistiques où quelques points suffisent à renverser le sens, je donnerais cet exemple pioché aux annales du théâtre. La même phrase, suivant que l’acteur marque un temps d’arrêt ou pas nous fait passer de la civilité — « Votre main, marquise, il faut que je la baise » — à ‘incivilité : « Votre main, marquise… il faut que je la baise ».

et alii dit: à

une construction qui repose sur la signification supposée originelle de mots en haut et vieil allemand, avec le rapport du yiddish à cette même langue allemande. Un idiome peut rester essentiellement étranger, illocalisable, pour un locuteur qui en comprend les mots sans en réduire l’altérité (comme le faisait Kafka). Lévinas invente un idiome d’un autre genre, qui nous oblige en mettant l’hétérogène au cœur de son texte. Il faut que son écriture laisse s’inscrire le tout autre, il faut que dans sa syntaxe et son lexique, le langage du même soit troué. En multipliant les retours, les mouvements insistants, les professions de foi qui débordent le constatif, il ne produit pas un traité de philosophie, mais une œuvre.
https://www.idixa.net/Pixa/pagixa-1311172316.html

et alii dit: à

ne nous séparons pas sans transmettre un mot que j’ai appris de mon fils il n’ya pas si logtemps que je lui expliquais que sa grand mère paternelle -défunte-avait une maladie dégénérative;elle était née en Pologne ,comme son mari, avec lequel elle avait émigré en France(oùson mari soit dit en passant fut dénoncé comme juif,et interné)avec lequel elle parlait yddish;je leur confiais parfois les enfants pour leur faire plaisir -et la transmission!ils me considéraient tantôt comme françaisepuisque j’étais venue bébé avec ma mère -qui avait été déportée avec ses parents morts « là bas »- tantôt comme juive de « là bas » (j’appris après des recherches que ma mère était de Lodz,mais elle,également déportée avec sa soeur,mourut à Paris) -donc ma belle mère disait de mon fils qu’ilétait un « vrai Schmock ? » je savais que c’était avec tendresse pais j’ai un peu cherché
https://rootsisrael.com/dis-mamie-c-est-quoi-un-schmock/
bonne fin d’année française

BENSOUSSAN ALBERT dit: à

Gehakte leber, vous voulez dire! Sans oublier le shmalts(je traduis : foie haché plus graisse d’oie). Vive la cuisine ashkenaze, ça vous change du couscous au hasbane! Mais après cela, un bon coup de vodka, ou à défaut de boukha.

et alii dit: à

n’oubliez pas les foies de volaille

Alain Roussel dit: à

Cher Albert,

Les camps d’extermination ont dû viser au premier chef les juifs des pays de l’Est en raison de la proximité, ce qui a fatalement réduit le champ d’influence du Yiddish. Mais une langue qui est encore parlée par une collectivité d’individus, même peu nombreux, reste une langue vivante. Ce qui me semble fascinant dans le Yiddish (j’ai un peu fouillé suite à ta note) c’est la rencontre entre l’hébreu et l’allemand pour créer une langue nouvelle qui aurait dû être considérée comme fraternelle et rassembler, non diviser. 

Mais ton texte m’éveille à d’autres interrogations :

Une langue qui n’est plus parlée, mais reste écrite, est-elle vraiment morte ?

Le Yiddish pourrait-il se réinventer dans une autre langue, en y apportant ses caractéristiques ?

Et puis en effet la tendance que nous avons à l’euphémisme, du style « il n’est pas revenu des cam pos de concentration » au lieu de : « il a été assassiné ». Peut-être une façon d’atténuer l’horreur. Pourtant il faut savoir nommer la bête innommable.

Une embrassade,

Alain

ch. zorgbibe dit: à

comme insinuait l’autre, entre le glyphosate et le zyklon B, y’a pas photo. Ecoeurant !

cathie fidler dit: à

Ah oui, voilà encore un magnifique texte d’Albert Bensoussan, ceux-ci sont souvent encore bien plus beaux que ce qu’il décrit : pour preuve la préface qu’il m’a fait l’honneur de rédiger pour mon petit recueil de « RECETTES À LA VIE, À L’AMOUR » qui évoquaient la transmission par les mets familiaux. Dans mon cas, le caviar d’aubergines et les harengs à la crème de mon grand-père (eh oui !) et les harengs au vinaigre doux de ma grand-mère, chez qui j’ai découvert les matsot (régime sans sel oblige, disait-elle !). À présent j’ai une petite-fille de moins de trois ans qui me réclame les mêmes aubergines… Seules trois syllabes séparent nourriture et culture. La langue de la mère (mameloschn) revient sur les lèvres des mourants, quand bien même ils ne l’ont plus parlée depuis des décennies et ensuite, petits bonheurs mémoriels, leurs plats nous parlent d’eux, jour après jour.

et alii dit: à

c’est à travers la cuisine , ineffable cuisine ashkénaze que j’ai découvert notre judéité;d’abord les matsot(René Neymann de Wasselonne
était le cousin de mon père chez lequel il avait passé son enfance,alors que sa famille habitait déjà Paris)émiettés dans le café le matin -au lieu de la prière!-puis la carpe à la juive comme on dit , et on allait rue des rosiers acheter le Pickelfleisch, chez Goldenberg;c’est toute mon enfance:merci!

Claude Kayat dit: à

Compte-rendu mirifique, comme chaque fois qu’Albert prend la plume.

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