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La République des livres

Comment on porte « L’Odyssée » à l’écran

Par Jean-Michel Ropars

Extraite des notes accompagnant les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, la citation suivante résume le problème qui se pose à tout adaptateur : « Quoi qu’on fasse, on reconstruit toujours le monument à sa manière. Mais c’est déjà beaucoup de n’employer que des pierres authentiques. » Deux films adaptations récentes de l’Odyssée illustrent ce paradoxe.

En 2024, Uberto Pasolini dans The Return. Le retour d’Ulysse n’avait pas cherché la fidélité à l’œuvre source puisqu’il s’était contenté d’illustrer les derniers chants de l’Odyssée (XIII à XXIV), avec des parti-pris discutables. Les dieux et déesses (Athéna en particulier) étaient totalement absents de son film : c’est pourtant Athéna qui dans l’Odyssée protégeait Ulysse et l’aidait à retrouver son trône. Tout le merveilleux du poème avait donc disparu. Ce n’est plus non plus sur un bateau magique et comblé de richesses par les Phéaciens qu’Ulysse regagnait Ithaque, mais comme un naufragé, une misérable épave… littéralement les fesses à l’air.

Son vieux père, Laërte, n’y était plus qu’un vieillard gâteux qui mourrait avant d’avoir pu retrouver son fils. Les prétendants étaient plutôt « curieux » : ainsi Pisandre (Tom Rhys Harries) avait la tête d’un parfait SS, avec ses cheveux blonds coupés au carré et son absence totale de sens moral ; tandis qu’Antinoos (Marwan Kenzari), tout en mielleux cynisme, était métamorphosé en amoureux transi, sincèrement épris de Pénélope (Juliette Binoche) et acceptant à la fin d’être proprement décapité par Télémaque (un des travers de ce film était de présenter des scènes inutiles de violence : il y en avait déjà assez au chant XXII de l’Odyssée). Télémaque (Charlie Plummer) était présenté comme un petit jeune homme en conflit avec ses parents, avec Pénélope d’abord à laquelle il reprochait de n’être qu’une égoïste et une insensée, ne faisant rien pour abréger les souffrances du peuple en ne se décidant pas à choisir enfin un nouvel époux (ce qui aurait mis fin au pillage de l’île par les prétendants) ; au bout du compte c’est d’ailleurs lui qui quittait Ithaque une fois ses parents réconciliés (alors que dans la véritable Odyssée c’est bien Ulysse qui devait repartir rapidement en conformité avec une prophétie du devin Tirésias).

Qu’importe. Même particulièrement médiocre le film se contentait de modifier (comme tout artiste en a le droit) le sens général de l’épopée pour l’adapter à notre perception contemporaine, résolument hostile à toute guerre. On ne « revient » jamais de la guerre, semblait nous dire Uberto Pasolini : elle vous marque à jamais et l’acteur qui interprétait Ulysse, Ralph Fiennes (le chef du camp nazi Amon Göth dans La Liste de Schindler, et l’un des protagonistes du récent film de zombies sanglant 28 years Later) semblait ne plus rien savoir faire d’autre que de continuer à tuer, bien loin du rusé et combattif personnage de l’Odyssée. C’était le thème du roman du Suédois Eyvind Johnson dans Strändernas svall (L’Agitation des flots sur les grèves) en 1946, donc au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : il montrait pareillement un Ulysse au corps ravagé par le temps, couvert de cicatrices, mais surtout écœuré par le sang qu’il avait versé lors de la guerre de Troie, et écrasé par un sentiment de culpabilité.

Le très long film (2h52) de Christopher Nolan (L’Odyssée, 2026), qui s’apprête déjà sans doute à battre des records de fréquentation en salles, pourrait paraître plus fidèle à l’œuvre source, mais en réalité il est bâti sur encore plus de pierres « inauthentiques ». Comme dans The Return, ce qui constituait le cœur du poème homérique (chants VI à XIII), le séjour d’Ulysse chez les Phéaciens (où il rencontrait la belle Nausikaa, faisait le récit de ses « aventures » depuis le départ de Troie jusqu’à son arrivée à Schérie[1], recevait de somptueux présents et était ramené par eux à Ithaque) est totalement escamoté (le récit de ces « aventures » étant dispersé au hasard de multiples flash-backs, ce qui rend l’ensemble confus, parfois difficile à suivre). Du même coup la poésie du texte grec semble évanouie… au profit d’une avalanche de bagarres. Les retrouvailles d’Ulysse et de Pénélope (Anne Hathaway) sur leur lit nuptial sur le tronc d’un olivier vivant pour y faire l’amour ont disparu : c’était pourtant un des sommets du poème (pour les deux amants, Athéna avait allongé « la nuit qui recouvrait le monde » au chant XXIII, 243-244). Pour faire peut-être bonne mesure le film verse dans un sentimentalisme facile en en faisant des tonnes sur la mort du pauvre chien Argos, le seul qui dans le poème aurait reconnu son ancien maître : c’étaient à peine quelques (très beaux) vers dans l’Odyssée (XVII, 291-327). Christopher Nolan a lui réintroduit les Olympiens : mais Athéna seulement et aucunement Hermès, qui jouait pourtant un rôle essentiel dans le poème (c’est par exemple Hermès – arrière-grand-père d’Ulysse – qui lui donnait le fameux moly, cette plante mystérieuse antidote aux poisons de la magicienne Circé).

Parmi les pierres les plus inauthentiques, il y a le portrait d’Agamemnon, revêtu en permanence d’un incroyable casque noir à crinière et ornements dorés (d’où l’affiche du film) qui en fait une sorte de Dark Vador antique (mâtiné de Donald Trump ?), soucieux seulement d’étendre son « empire » (c’est pour avoir la maîtrise des routes commerciales vers la mer Noire qu’il aurait entraîné les Grecs dans la guerre, plus que pour récupérer Hélène). Et que dire de Circé (Samantha Morton), qui devient ici une militante féministe dégoûtée des hommes qu’elle jubile de transformer en cochons (« Men are trash » croit-on l’entendre dire, ou « Balance ton porc »). Calypso (Charlize Theron) fait penser à une « dealeuse », qui fait manger des fleurs de « lotus » à Ulysse pour qu’il oublie son passé et sa famille.

Le pompon : ces Grecs cupides semblent à la fin identifiés  à ces mystérieux « Peuples de la mer » (qui ravagèrent la Méditerranée orientale à la fin du IIe millénaire, détruisant par exemple le royaume hittite et dévastant l’Égypte de Ramsès III), identification qui a tout de l’escroquerie historique mais qui est adaptée à notre époque qui croit vivre également une fin civilisationnelle : on sait en effet qu’après la destruction de Troie l’Hellade connut la période dite des « Siècles obscurs » (du XIIe aux VIIIe siècles avant J. C.). Si l’on suit bien Christopher Nolan, tel serait ce qui risque de nous attendre, nous qui pillons pareillement notre belle planète, même si les scénaristes ont cru bon d’ajouter qu’ensuite « une nouvelle aube illuminera ce monde assombri »…Divagations qui font le seul piment d’un film par ailleurs plat, confus et dépourvu de toute inventivité filmique : parfaitement scolaire.

Jean-Michel Ropars

[1] Tel est le nom de l’île mythique des Phéaciens.

(« Jean-Michel Ropars », « Image extraite de « L’Odyssée » de Christopher Nolan, photos D.R.)

Cette entrée a été publiée dans cinéma, Histoire Littéraire, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

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