Essayer Montaigne
Montaigne en mouvement : le titre que Jean Starobinski a donné à son importante étude des Essais en 1982 est éclairant. Le philosophe y met au jour une pensée tout entière soumise au changement d’attitude par rapport au monde extérieur et à la variation. L’échelle n’en est pas la vie humaine, ni les âges de la vie, mais l’instant, la minute. « Je ne peins pas l’être. Je peins le passage » (III, 2), dit Montaigne dans l’une de ses formules les plus célèbres. Ce mouvement, on l’éprouve en le lisant. Tout bouge, rien ne semble rester à sa place. À chaque fois que j’ai lu Montaigne, en morceaux (plusieurs fois), en entier (une seule fois), le livre me paraissait changé. Et pas seulement le livre – l’exemplaire était effectivement différent –, mais son contenu, ses phrases, la façon dont celles-ci m’arrivaient, dont je les comprenais et dont elles me touchaient. Tantôt j’étais arrêtée (par des mots que je ne connaissais pas, des graphies étranges, des citations complexes), tantôt j’étais relancée par l’extraordinaire liberté des énoncés, fascinée dans l’un et l’autre cas par un mouvement d’une autre nature, celui qui nous relie aux œuvres du passé comme à une bobine, où l’on perçoit successivement l’éloignement et la proximité, sans qu’une des deux impressions abolisse totalement l’autre.
Comment les Essais de Montaigne ont-ils cheminé jusqu’à nous ? La question pourrait se régler par une généralité concernant les classiques : parce qu’ils sont une grande œuvre immuable qui, par-delà les époques, continue à nous parler. Mais cette réponse ne suffit pas, parce qu’on sait que les œuvres vivent surtout par un processus de constante métamorphose. Elles sont traduites, interprétées, résumées, réécrites. Elles vivent dans nos mémoires individuelles et dans la mémoire culturelle en connaissant elles aussi d’infinies variations. Ainsi, un classique ne devient tel que parce qu’il est constamment repris, réécrit, traduit, adapté, réapproprié. L’ensemble des versions, loin de supprimer l’original, ne fait qu’assurer sa survie, en est la condition même. Dans le cas des Essais, qui ne sont pas une œuvre de fiction, dont on ne peut reprendre ni une histoire ni des personnages, en quoi consiste la variation ? Elle concerne essentiellement la taille du livre et sa langue. Ces questions matérielles ont un effet sur notre lecture. Elles impliquent des choix qui font du chemin de la transmission une route pleine de carrefours et de bifurcations.
Du vivant de Montaigne, déjà, le texte avait changé. Le corps des Essais est instable. Il grossit, il maigrit, s’étoffe et se dépouille. Écoutez plutôt. En 1580, l’auteur publie, à Bordeaux, les deux premiers livres, en deux tomes. C’est sous cette forme encore assez sobre que le découvrent les premiers lecteurs. En 1588, il donne une édition nouvelle, comprenant un livre III entièrement inédit et une augmentation substantielle des deux premiers livres, qu’il veut presque définitive. Pourtant, jusqu’à sa mort en 1592, il travaille sur son exemplaire personnel de l’édition de 1588, l’amplifiant par des notes en marge et des feuillets collés. En 1595, Marie de Gournay, sa « fille d’alliance » (c’est ainsi qu’elle se désigne en préfaçant le volume), propose une édition qui se fonde sur cet exemplaire dit « de Bordeaux », mais qui impose aussi des remaniements et des coupes. S’ouvre alors une querelle savante qui oppose pendant plusieurs siècles et jusqu’à aujourd’hui les partisans de l’édition « de Gournay » (qui a aussi bénéficié d’indications orales de la part de Montaigne) et ceux de « l’exemplaire de Bordeaux », considéré comme plus proche de la dernière main de Montaigne.
La traduction de Francis Goyet que vous tenez entre vos mains revient à l’édition de 1580 en deux livres, telle que Montaigne l’a donnée à lire pour la première fois à un public. C’est une grande nouveauté, car si elle avait fait l’objet d’une réédition en fac-similé en 1976 (qui sert de base à notre ouvrage), cette version n’avait jamais donné lieu à une édition destinée à la lecture courante. Les familiers de Montaigne éprouveront certainement que quelque chose manque – par exemple de très célèbres passages comme « Des trois commerces », sur les livres et les amis, « Des coches », qui critique la colonisation, ou encore « De l’expérience », qui fait l’éloge de la vie simple. Mais ces textes sont accessibles dans les très nombreuses versions alternatives, dont beaucoup sont disponibles sur internet. Ils se laisseront donc aller, comme je l’ai fait, au plaisir de tenir les Essais en un seul volume et de ne pas les aborder comme un texte savant et lointain, plein de notes et plein de latin.
La visée de cette édition est claire et prend la forme d’un pari : nous restituer le texte tel que ses premiers lecteurs et lectrices ont pu l’aborder. Ils lisaient couramment le latin et le grec ; comme ce n’est plus notre cas, les citations sont données en traduction, sans notes indiquant leurs références (celles-ci se trouvent en fin de volume en même temps que les textes originaux). La langue de Montaigne était celle qu’ils employaient tous les jours pour s’exprimer oralement. Le texte a donc été traduit dans la langue d’aujourd’hui. Francis Goyet ne se contente pas de moderniser l’orthographe et de remplacer un mot disparu par un terme neuf. Sa profonde connaissance du style de pensée de Montaigne l’autorise à renforcer l’argumentation que son habitude de raisonner en latin rend plus économique et pour nous presque inaudible. C’est une illusion, bien sûr, de penser que nous pouvons nous mettre dans la peau d’une lectrice de la fin du xvie siècle, Marie de Gournay par exemple. Mais ce fantastique travail nous permet d’essayer. Les anecdotes sont vives et la pensée nuancée. Sur des sujets aussi variés que le vêtement ou l’intelligence des animaux, le sommeil, l’éducation ou la coutume, je m’étonne toujours que Montaigne m’aide à me former.
Beaucoup diront qu’il est scandaleux de traduire les Essais, de traduire du français au français, que c’est ne pas faire confiance au lectorat et lui refuser cette langue lointaine, mystérieuse des écarts qui la séparent de la nôtre. On a toujours traduit Montaigne en langues étrangères : la première traduction anglaise, celle de John Florio en 1603, a eu une influence considérable, en particulier sur Shakespeare – au point que Florio fait partie des prétendants sérieux pour le remplacer chez ceux, nombreux, qui lui dénient l’autorité sur son œuvre. Elle a ouvert une large tradition du genre de l’essai, bien plus importante en Angleterre qu’en France tout au long du xviie siècle. Une traduction partielle en italien avait été publiée dès 1590 à Ferrare, par Girolamo Naselli. La traduction allemande est plus tardive (de Johann Daniel Tietz, elle date de 1753 et est elle aussi partielle). Toutes ces traductions sont infidèles, selon l’expression consacrée. Elles réécrivent, augmentent le texte, l’embellissent, en suppriment des passages. Elles le rendent conforme aux attentes du public ou à ce qu’elles supposent être ces attentes. Partout aujourd’hui, hors des espaces francophones, on peut lire Montaigne dans de nouvelles traductions, dans les langues telles qu’on les parle aujourd’hui. Qu’en est-il en français ? Serait-ce la seule langue dans laquelle cet auteur pourrait ne plus être familier ?
Dès le xixe siècle, on a modernisé l’orthographe et la ponctuation des Essaispour les rendre plus lisibles. Mais ce n’est qu’à partir de la seconde moitié du xxe siècle qu’on a commencé à le traduire véritablement en français, comme on le fait des textes du Moyen Âge. Le premier à le proposer est d’ailleurs un traducteur du Roman de la rose, André Lanly, qui a passé quinze ans de sa vie à adapter les trois livres des Essais [1]. Plus tard, Guy de Pernon les a aussi « mis en français moderne » [2] – expression qui marque bien la réticence qu’on a eue à parler de traduction pour le passage d’un état à un autre de la même langue. À ma connaissance, l’édition de Francis Goyet est la première à oser le mot de traduction. On pourrait aussi parler de « familiarisation » pour mettre en évidence ce souci de rendre un auteur à nouveau familier, pour un public dont la langue a considérablement changé.
Ces familiarisations se justifient d’autant mieux que la langue de Montaigne, elle aussi, est instable. L’auteur est très conscient de la mutabilité du français vernaculaire (qu’il est le premier lettré à employer pour un livre entier), langue qui ne cesse à l’époque de modifier ses usages et s’altère au fur et à mesure qu’il écrit : les mots changent de sens, la ponctuation est instable, toutes choses qui rendent selon lui son livre sans avenir : « J’écris ce livre pour peu de gens et pour peu d’années. S’il s’était agi de quelque chose destiné à durer, il eût fallu y employer un langage plus ferme : puisque le nôtre a subi jusqu’ici des variations continuelles, qui peut espérer que sous sa forme présente, il soit encore en usage dans cinquante ans d’ici ? » (III, 9). Et pourtant l’œuvre a duré, même si sa langue s’est opacifiée. Cette langue labile n’a pas encore quitté l’oralité dans laquelle elle s’est épanouie librement en inscrivant des différences dans les plis des paysages, de village à village et d’une vallée à l’autre. Montaigne a d’ailleurs dicté ses essais, les dotant de ce mouvement de la parole et du grain de sa voix. Et beaucoup de ses premiers lecteurs se les faisaient lire à haute voix. Parce que les paroles volent, elles se chargent de ce qui passe mais laissent perdre aussi des choses au vent. La mémoire orale de la langue est aussi la trace d’une mutabilité de la littérature, qui explique que sa lettre puisse changer, au gré des voix de celles et ceux qui l’énoncent et au fur et à mesure des évolutions linguistiques. Montaigne l’exprime très nettement dès le livre I dans un long paragraphe sur l’éducation : la pensée compte plus que la lettre. « Je veux que le fond, que les idées dominent, et qu’elles remplissent tellement l’imagination de l’auditeur qu’il ne se rappelle aucun des mots eux-mêmes. Le parler que j’aime, c’est un parler simple et sans artifice, tel sur le papier qu’à la bouche. Un parler succulent et nerveux, court et serré, plutôt difficile qu’ennuyeux, sans aucune affectation ni artifice, déréglé, décousu et hardi » (I, 26, ici p. 153).
Si le texte paraît lointain et qu’un voile d’opacité l’a recouvert, nous devons le regarder deux fois, avec deux focales : sentir ce qui nous éloigne, prendre la mesure d’une distance. Les hommes du xvie siècle ne parlaient pas comme nous ; certains de leurs mots si étranges nous manquent, comme « branloire » dans « le monde est une branloire pérenne » (III, 11), métaphore d’un monde infiniment changeant. Comme la littérature elle aussi est une branloire pérenne, un changement de focale, en rapprochant l’œuvre de nous, en lui donnant les inflexions de la langue qui a bougé, invite à comprendre tout ce qu’elle a à nous dire. Dans sa « Note du traducteur », Francis Goyet a recours à la métaphore musicale. Autant que la fluidité, il a cherché à rendre compte du « plan sonore » de la partition de Montaigne : le rythme, les intensités, la variété des tons.L’analogie avec la transposition musicale exprime un déplacement vers de nouvelles techniques, celles des corps et des instruments. Elle réveille l’oralité du texte de Montaigne en déployant ses cadences qui n’étaient jusque-là que suggérées, afin de s’adapter à de nouvelles manières de lire, induisant des interprétations différentes. C’est ainsi qu’on peut entendre pleinement le texte et s’entendre avec lui, dans la compagnie amicale que l’on développe avec un livre.
TIPHAINE SAMOYAULT
[1] Parue initialement en 1987, son édition est reprise en 2009 dans la collection « Quarto » des Éditions Gallimard.
[2] Éditions Glyphe, 2017.
(Le texte ci-dessus figure sous le même titre en préface de la nouvelle version en français moderne des Essais de Montaigne qui vient de paraitre chez Flammarion (917 pages, 35 euros). Tiphaine Samoyault a également publié par ailleurs au printemps dernier un essai intitulé Toutes sortes de Misérables (229 pages, 21 euros, collection Fiction &Cie, Seuil) sur le destin du grand roman de Victor Hugo en France et à l’étranger).
(« Tiphaine Samoyault » photo D.R. ; « Portrait présumé de Montaigne par un auteur anonyme (anciennement attribué à Dumonstier repris par Thomas de Leu pour orner l’édition des Essais de 1608. Ce portrait, dit de Chantilly car acquis par le duc d’Aumale en 1882, est aujourd’hui conservé au musée Condé)
