En 2026, soyez héroïques !
La cause est d’ores et déjà entendue : 2026 sera encore pire que 2025. On nous l’annonce partout : ce sera l’année de tous les dangers. Mais ce n’est pas parce qu’on nous le répète à tous propos qu’il faut y consentir et s’y résigner. Comme d’habitude, on s’aidera de livres. Pour moi, ce sera Méditations sur Don Quichotte (Meditaciones del Quijote, traduit de l’espagnol par Mikaël Gomez Guthart, 150 pages, 17,50 euros, fario) paru ces temps-ci. Parce que son auteur José Ortega y Gasset (Madrid, 1883-1955), un grand esprit au prestige, à l’autorité, à l’empreinte sur le débat d’idées reconnus quoique contestés était un philosophe, un essayiste, un sociologue et un homme politique que l’histoire littéraire et artistique a consacré comme l’une des têtes du mouvement connu sous le nom de « Génération de 14 ». Un authentique humaniste à l’égal d’un Miguel de Unamuno, animé par une foi inébranlable en l’Europe mais qui croit moins à sa dette vis-à-vis de la culture latine que par rapport à la culture méditerranéenne (il lui attribue même le privilège de la « clarté », non la vie mais la plénitude de la vie, le meilleur de ce dont nous aurions hérité d’elle). Lui importe avant tout de ne pas être réduit donc limité à sa qualité d’Ibère hirsute aux passions rudes car cela mettrait à distance tout le reste de son héritage, germanophone (Nietzsche, Hermann Cohen, Heidegger, Husserl…) et francophone (Madame Bovary etc). Il y trouve notamment ce qui manque à la pensée espagnole : une certaine sensualité dans la culture de la méditation. D’avoir relu le Quijote jusqu’à plus soif sans jamais en avoir épuisé le génie profond a irrigué son œuvre comme jamais un traité de philosophie.
Pourquoi le choix de ce livre à l’orée de cette nouvelle année, lequel ne passe pas pourtant pour être le pilier de son œuvre contrairement à la Révolte des masses ou à La Déshumanisation de l’art, par exemple ? Parce que c’est le Quijote, matrice du roman moderne et inépuisable inspirateur de tant d’écrivains séduits par son audace formelle, mais aussi une sorte de Christ gothique macéré dans nos angoisses contemporaines. Parce que la construction éclatée des méditations promet souvent des fusées aux trajectoires imprévisibles. Parce que ce petit livre qui ne se pousse pas du col nous emmène bien au-delà de ce que son titre annonce jusqu’à s’interroger sur le destin de l’Espagne par rapport à l’Europe (avec ou sans ? dehors ou dedans ?) et la vraie nature du genre romanesque né de l’épopée. Un traité de sagesse, daté mais pas trop, qui a le charme de la patine sans paraitre suranné ; son écriture remonte à juin 1914 peu avant que l’Espagne ne jouer la carte de la neutralité lors de la première guerre mondiale, un après-midi alors que l’auteur méditait dans un bosquet entourant le monastère de l’Escurial, chœur de l’Empire sous Philippe II à 45 kms de Madrid, porté par un silence absolu.
Conçu au départ dans la perspective d’une vaste entreprise intellectuelle avant d’être plus modestement réduit à un recueil d’essais critiques (et même d’« essais d’amour intellectuel » avoue-t-il dans la préface en rendant grâce à Spinoza en soulignant que, plutôt que de juger les choses, il préfère être « leur amant »), ce texte écrit à 31 ans s’organise à la fois autour du monstre machiné par Cervantès et du personnage-titre. Dès la couverture donc, la question est donc posée qui n’aura jamais cessé d’agiter les érudits du cervantisme : de quoi et de qui parle-t-on lorsqu’il s’agit de « Don Quichotte » : du livre ou du personnage ? Des deux, répond Ortega y Gasset. L’essentiel est moins de se demander de quoi et de qui Quijote est le nom que de les conduire à la plénitude de son sens. Il en est de même du quichottisme, celui du livre et celui du personnage. De toute évidence, Ortega y Gasset en tient pour celui de l’auteur, sa propre manière de cervantiser, tant et si bien qu’il parlera plus volontiers de cervantisme. Le vrai Quijote, le grand mélancolique, c’est le Cervantès de son grand roman et non celui des Nouvelles exemplaires ou de la bataille de Lépante. S’il se moque, de quoi se moque-t-il ?
Lui qu’anime le vif désir de comprendre ne peut que déplorer l’abdication de l’esprit critique et du libre arbitre face à la rigidité des attitudes morales. Il ne se contente jamais de la surface des choses car il la tient d’emblée et par principe comme le masque du profond. Ainsi de Don Quichotte, le livre : en apparence un roman de chevalerie de plus aux allures burlesques mais dessous, derrière, dedans… Une morale, une spiritualité, une politique mises en musique par une poétique. Une telle vision du monde ne vaut pas que pour les choses, les phénomènes, les évènements mais tout autant pour les personnes. Nommant deux éminents intellectuels, il distingue leur qualité de penseurs (« anecdotique ») de leurs qualités humaines (« deux sommités »).
Il y a là une légèreté dans la réflexion la plus profonde, une ironie sur la prétention de l’homme à tout expliquer et une absence de jargon qui réconcilierait avec la philosophie lorsqu’elle se plait à se faire impénétrable. Rien de tel ici. Lorsqu’on se dit passeur comme tout bon prof, il faut que ça passe. Et pour que ca passe, il faut commencer par le langage. La philosophie telle qu’il l’envisage alors au début de sa carrière ne se limite pas à distiller son érudition car une accumulation de données n’a de sens que si une synthèse est opérée. Toute chose a deux versants : sa réalité objective, brute, concrète, matérielle, et ce qu’elle devient lorsqu’on la passe au tamis de l’interprétation. C’est là que tout commence. Après la découverte de Don Quichotte puis son exégèse sous notre regard critique, on est à même durant toute vie de lecteur de considérer que tout roman porte en lui « le filigrane intime »de celui-ci comme on pourrait le dire de l’empreinte secrète de l’Iliade sur tout poème.
On s’en doute, tout lecteur d’Ortega y Gasset l’attend au tournant afin qu’il livre sa propre explication de sa plus célèbre sentence (son élève qui deviendra son éditeur Julián Marías intitulera même le livre qu’il consacra Ortega. Circunstancia y vocación, Revista de Occidente, 1960), reprise à tout propos ad nauseam sous tant de plumes qui n’en ont pas épuisé le mystère et la signification pour autant :
« Je suis moi et ma circonstance et si je ne la sauve pas, je ne me sauve pas moi-même. » (Yo so yo y mi circunstancia)
On peut l’entendre comme : nous ne sommes pas entièrement dépendants des circonstances, nous ne pouvons pas nous résigner au rôle de victimes, en pensant que notre environnement détermine tout, les circonstances nous influencent, certes, mais elles ne définissent pas qui nous sommes. Mais encore ? Au moins précise-t-il juste à la suite qu’il faut sans cesse chercher le sens de ce qui nous entoure. Mais il s’appuie sur une citation de la Bible dont le traducteur nous informe qu’elle est peut-être apocryphe, à vérifier donc : « Benefac loco illi quo natus es »/ Bénis le lieu où tu es né ». Nous voilà bien avancés. On sent le philosophe qui a besoin d’être séduit par ce qu’il pense et même d’en être surpris par crainte de s’ennuyer. Un véritable héros selon Cervantès et non un aventurier ou un personnage épique. Oscar Wilde le dira bien plus tard à sa manière: » Soyez vous-même, tous les autres sont pris ». Car, et c’est l’une des leçons de ces méditations autour de l’immortel personnage du Quijote, vouloir être soi-même et nul autre, c’est-à-dire unique, relève déjà de l’héroïsme. Un bel idéal pour 2026…
(« Don Quichotte et Sancho Pança » huile sur toile d’Honoré Daumier, s.l.n.d. (voir ici l’article de José Ortega y Gasset sur le réalisme en peinture ; « José Ortega y Gasset en 1948 à Aspen, Colorado » photo D.R.)
16 Réponses pour En 2026, soyez héroïques !
Sauf si quelqu’un est en train de taper plus vite un message, j’aurai l’immense honneur d’être le premier sur l’admirable Quichotte!
Feliz Año Nuevo a todos.
Don qui ? Bête noire de Paul « Winnie l’ourson » Edel dont la carte de voeux est assortie à l’illustration du billet de nouvel an de Passou, du moins dans les tons or, bruns, ocres, feuille morte …
Havane
https://pauledelblog.fr/wp-content/uploads/2026/01/2e6cb64d3d1e4181b2d62a9601a03f68.jpg?w=1000
Prendre un peu de hauteur
Déjà téléchargées « Las Meditaciones del Quijote »!
Merci Passou.
Se retrancher derrière les livres.. hum… plutôt Alberto Manguel qui si je m’en souviens relisait Chateaubriand en plein terrorisme
« l’abdication de l’esprit critique et du libre arbitre face à la rigidité des attitudes morales. »
et vlan dans les rotules à Carlito et Olive !
plutôt qu’ « attitudes morales » j’eusse préféré « principes moraux »
la rigidité des principes moraux.
du genre l’occident c’est le Bien et la Russie c’est le Mal…
du coup on leur parle pas passeque y sont pas gentils…
na !
sérieux cet article ça ressemble au discours de JD Vance de Munich.
c’est 2026 c’est ça alors ça risque d’être hyper cool mec..
perso je pense que plus ça va aller et plus nos principes moraux ils vont se rigidifier.
parce que les principes moraux c’est le seul truc qui maintient le système.
du coup s’ils perdent leur rigidité boum ça s’effondre.
on est un peu d’ans la position d’Othello : hyper prisonniers de nos principes moraux sauf que notre Iago il s’appelle Poutine ou Xi ou je sais pas qui.
« l’abdication de l’esprit critique et du libre arbitre face à la rigidité des attitudes morales. »
j’adore cette phrase.
si on, devait résumer l’attitude de l’Europe en 1 phrase ce serait ça :
abdication de l’esprit critique : c’est sûr
perte du libre arbitre : c’est certain.
à cause de la rigidité de nos principes moraux : cqfd.
limite faudrait l’envoyer à Ursula pour qu’elle se détende avant mettre l’Europe sur la paille.
2026, on répare & on repart ! En voiture, Momone !
https://www.metmuseum.org/art/collection/search/272437
Quichotte et Sancho
Place d’Espagne, in monument à Cervantès
Monumento a Miguel de Cervantes – Madrid https://share.google/ePB3vSjH648dXFtni
@Don qui ?
Sur les traces de Cervantes, le premier épisode du merveilleux voyage de Thierry Garcin et du regretté Michel del Castillo. Le second est du même tonneau, génial! (accent à la Dali).
– Pas les médias gonnoré qu’offriraient un telle qualité, caballero de la triste figura, ¿verdad?
– Claro,amigo.


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