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La République des livres
Les éditions du Regard bientôt perdues de vue

Les éditions du Regard bientôt perdues de vue

C’est triste, une maison d’édition qui ferme. Pas question de prononcer les gros mots : faillite, dépôt de bilan, liquidation judiciaire… Rien de tel pour cette utopie en actes qui a fait rêver tant de lecteurs depuis 1977. Disons plutôt que le créateur franco-espagnol de cette maison d’édition spécialisée dans les-livres-d’art-comme-on-n’en-fait-plus a renoncé à se battre parce que ce n’était plus tenable. José Alvarez (Santander, 1947), installé de longue date à Paris, mettra donc la clé sous la porte le 31 mars non sans conserver son fonds. Après cette date, ils ne seront plus diffusés ; mais dans son triste faire-part, l’éditeur espère qu’« ils continueront à vous accompagner encore longtemps » ce dont nul ne doute étant donné l’empreinte mnésique qu’ils ont laissé sur leur passage.

 Même les groupes ont réduit fortement la voilure de leur production de beaux-livres alors un indépendant, vous pensez. Même lorsque nombre ces ouvrages, aussi chers à se procurer que coûteux à fabriquer, sont en quelque sorte co-produits par une marque, même si une institution (musée etc) y est de sa poche par le biais d’une souscription, même si des partenaires internationaux s’associent au projet en amont, la crise de la librairie rejette progressivement ce type de livres depuis des années- et davantage encore lorsqu’ils sont audacieux dans leurs choix artistiques malgré un marché de plus en plus étroit au sein duquel faire un pas de côté par rapport au goût standardisé ajoute du risque au risque.

Bien qu’il ait lui-même écrit plusieurs livres, ce qui est assez rare pour un éditeur en activité ( des romans, des monographies, des biographies), son grand œuvre, c’est le catalogue de la maison qu’il a fondée et portée contre vents et marées pendant des années avec la complicité des auteurs. Le regard des éditions du Regard, ce fut lui et nul autre, metteur en scène d’un peu plus d’un millier de livres sans équivalent car consacrés à des sujets, des thèmes, des créateurs qu’il aura été le seul à mettre ainsi en valeur. Tout le tente dans l’art du XXème siècle (en s’autorisant quelques incursions du côté de Bronzino, Giorgione et du Caravage de Roberto Longhi), il ne se refuse rien dès lors que, au-delà de son raffinement et son importance pour l’histoire de l’art in progress, la matière est pour l’essentiel inédite.

Des peintres bien sûr mais aussi des photographes, des designers, des experts de la mode, de la joaillerie, des arts décoratifs, des plasticiens, des architectes comblés de voir leur œuvre revisitée par des essayistes, des écrivains (Gérard-Julien Salvy, Marie-France Pochna)des critiques (Dominique Baqué), des philosophes (Georges Didi-Huberman…)  et des historiens de l’art (Daniel Arasse, Paul Ardenne…). Le plus souvent des collaborations scellées par une amitié des plus fidèles (Helmut Newton et Alice Springs…). Certains ont leur rond de serviette dans son catalogue (une vingtaine de livres pour Anselm Kiefer, une dizaine pour Jean-Pierre Raynaud, cinq pour le plasticien Emmanuel Saulnier !), d’autres réfléchissent un certain temps avant de donner leur accord (vingt-huit ans pour Cy Twombly !). Le clou, ce sera pour bientôt, le tout dernier, une gros, un lourd, un grand ouvrage, une somme sur 50 ans de Regard qui sera aussi l’inventaire d’exigences esthétiques et intellectuelles que l’époque considère désormais comme un luxe dont elle n’a plus les moyens.

Dur sera le choix, donc les exclusions, pour cette mémoire visuelle sans pareille gouvernée par des partis pris d’une belle audace, capable d’associer entre elles des images qui, sans lui, ne se seraient jamais rencontrées. Nul doute que le monument en guise de bilan sera de la même étoffe et de la même encre qu’Un XX ème siècle artistique que José Alvarez n’avait pas seulement édité mais entièrement conçu. Cela foisonnait d’idées et d’ouvertures sur le monde des créateurs avec une générosité rare chez les connoisseurs, plutôt jaloux de leurs découvertes sinon de leur savoir. Une richesse telle qu’elle décourage la citation. Rien à voir avec le traditionnel beau-livre, coffee table book que personne ne lit mais que beaucoup regardent, dans le meilleur des cas. Question de forme et de format. Question d’esprit, de projet, de vision. Une belle leçon de liberté.

Dans ce genre de livre, la circulation des signes relève du grand art : organisation des hiatus, habileté des correspondances. Il faut que ça se parle ! José Alvarez est passé maître parmi les agents de la circulation. Voici un granuleux portrait en buste de profil de Kandinsky, la carrure d’Arthur Cravan prêt à en découdre, Joséphine Baker en chatte sur un toit brûlant, la maison ou vivait l’architecte Constantin Melnikov, les meubles d’Eugène Printz tout en bois exotiques, deux hommes se saluant dans la rue comme dans un théâtre d’ombres en 1932 sous l’objectif d’Anton Stankowski, l’élégance toute de souple rigueur de Cristobal Balenciaga, Luchino Visconti en jeune beau ténébreux, la maison de Jean-Pierre Raynaud à la Celle-Saint-Cloud, Picasso en grand bourgeois des années 30 sous l’œil de Cecil Beaton, un fauteuil creusé en acajou signé Alexandre Noll, Antoine Blondin tout en mélancolie le regard perdu dans le vague vu par Alice Springs…

Des silhouettes, des visages, des formes, des lignes, des lumières: de quoi faire un siècle. Certains moments en sont davantage mis en valeur ; l’année 1905 par exemple, fondatrice de la modernité : fauvisme en France, expressionnisme en Allemagne, Proust et sa Recherche déjà en embuscade… D’autres instants et d’autres personnages se détachent car ainsi l’auteur l’a voulu : au tout début César Ritz, pionnier suisse de l’essor de l’hôtellerie de luxe, qui prend ses quartiers place Vendôme à Paris en 1898; ou encore le critique d’art Bertrand Lamarche-Vadel dans la toute fin, car il le juge le plus visionnaire de sa génération. C’est lui, cet exalté plein de fulgurances, qui ferme la marche du livre et du siècle artistique, en se trouant d’une balle le 2 mai 2000. Les mots qui le définissent les achèvent : « exception, dépassement de soi, blasphème ».

Fin de partie, on ne joue plus : mais qu’est-ce qu’on laisse et qu’est-ce qu’on garde ? L’un des derniers livres du regretté Daniel Arasse s’intitulait On n’y voit rien. Il eut aimé cet admirable inventaire intime du siècle artistique qui permet enfin d’y voir plus clair. Avec la fin de cette maison d’édition atypique et détonante, la librairie ne sera pas seulement plus triste mais plus pauvre car son créateur José Alvarez, dandy mélancolique, artisan méticuleux au goût très sûr devenu un prince du détachement, aura par ses livres uniques modifié tant notre vision du monde que notre sensation du monde. Une simple question de regard.

(« José Alvarez », « Avec son ami Anselm Kiefer dans l’un de ses ateliers près de Paris » photos Passou)

 

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commentaires

4 Réponses pour Les éditions du Regard bientôt perdues de vue

Jazzi dit: 16 mars 2026 à 19h45

une toile de Anselm Kiefer devrait renflouer conséquemment les éditions du Regard !

D. dit: 16 mars 2026 à 20h03

Ce qui n’est pas triste en revanche, c’est Marseille 🇨🇵 Bleu-blanc-rouge 🇨🇵dimanche prochain ! 🇨🇵

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