Viollet-le-Duc, Napoléon III et les francs-maçons
Il est des incendies qui détruisent et d’autres qui renseignent ; celui de Notre-Dame fit les deux. Le 15 avril 2019, lorsque la flèche s’inclina sur le ciel de Paris avant de disparaître dans les flammes, une foule immense, en France et hors de France, crut assister à la destruction d’un morceau du Moyen Âge. L’émotion était véritable ; l’erreur ne l’était pas moins. Cette flèche que l’on croyait presque contemporaine de saint Louis était l’œuvre de Viollet-le-Duc. Elle n’avait guère plus d’un siècle et demi. Mais elle s’était si parfaitement introduite dans notre représentation de Notre-Dame qu’elle nous semblait avoir toujours été là. Le XIXe siècle avait ajouté quelque chose au Moyen Âge, et le XXe avait fini par oublier l’addition. Il y a dans ce malentendu tout le sujet d’Aurélien Bellanger dans L’architecte de Notre-Dame (288 pages, 22 euros, Actes sud), ou du moins la meilleure part de son sujet : comment une époque qui se voulait passionnément moderne avait-elle pu consacrer tant de génie à refaire le passé ? Et comment ce passé refait avait-il fini par acquérir plus d’autorité dans nos imaginations que le passé véritable ?
L’Architecte de Notre-Dame n’est donc pas, à proprement parler, une vie romancée de Viollet-le-Duc. Bellanger a eu raison de se garder de ce genre bâtard où l’écrivain, faute de savoir ce que son héros pensa tel matin de novembre 1867, le lui fait penser avec beaucoup de précision. Son ambition est autrement considérable. Viollet-le-Duc lui sert de porte d’entrée dans un siècle et, bientôt, dans deux autres. Il lui faut le Second Empire, Notre-Dame et Pierrefonds ; il lui faut aussi Marx, le compagnonnage, la franc-maçonnerie, l’aristocratie provinciale ruinée, la Syrie, les trafiquants d’antiquités, Daech, les nouveaux chrétiens, les nouveaux païens et les complotistes. L’intrigue va de Napoléon III à notre temps et finit par atteindre Trump. On a parlé, à propos de ce livre, de « roman-cathédrale ». L’expression est juste jusque dans ce qu’elle peut contenir de critique : une cathédrale possède une nef, mais aussi des chapelles latérales où le visiteur risque de s’attarder jusqu’à oublier pourquoi il était entré.
Viollet-le-Duc se prête admirablement à l’entreprise parce qu’il fut lui-même une contradiction ambulante. La postérité l’a longtemps représenté comme un romantique amoureux des créneaux, des gargouilles, des chevaliers et d’un Moyen Âge qu’il aurait préféré à son siècle. Rien n’est plus faux, ou du moins plus incomplet. Cet homme du Moyen Âge était un moderne. Il ne regardait pas une cathédrale comme Chateaubriand regardait une ruine. Le lierre l’intéressait moins que la poussée des voûtes. Devant un arc-boutant, il voulait savoir pourquoi il était là, quelle force il recevait, quelle autre il transmettait, ce que le maître d’œuvre avait calculé et comment le tailleur de pierre avait obéi à cette nécessité. Il ne croyait pas que le gothique fût beau parce qu’il avait été chrétien et ancien ; il pensait qu’il avait été beau parce qu’il avait été raisonnable. Il cherchait derrière le monument non point seulement une foi, mais une intelligence.
De là vient le scandale de ses restaurations. Restaurer ne signifiait pas toujours pour lui conserver pieusement l’état dans lequel les siècles avaient laissé un bâtiment. Il prétendait retrouver l’idée qui avait présidé à sa construction et, cette idée une fois découverte, l’achever quelquefois mieux que les bâtisseurs eux-mêmes n’avaient pu le faire. Notre sens moderne de l’authenticité s’en effarouche. Viollet-le-Duc aurait probablement répondu que laisser une ruine se défaire avec exactitude n’était pas nécessairement la meilleure manière de respecter l’architecte qui l’avait élevée. Pierrefonds est le chef-d’œuvre et peut-être le péché originel de cette doctrine. Le projet entrepris sous Napoléon III devait d’abord demeurer relativement modeste : le donjon serait restauré pour l’Empereur, tandis qu’une partie des ruines conserverait son caractère pittoresque. Puis le dessein s’agrandit jusqu’à la restauration presque totale. Le château devint à la fois un monument du Moyen Âge et une création du Second Empire. Les documents du Centre des monuments nationaux montrent très bien cette transformation progressive du projet.
Il faut s’arrêter ici, car Napoléon III vient d’entrer dans le livre sans avoir besoin de frapper à la porte. Il y est moins un personnage qu’une présence. Bellanger comprend, et c’est l’un de ses mérites, que le Second Empire ne fut pas cette parenthèse un peu ridicule entre la Deuxième et la Troisième République à laquelle une certaine tradition scolaire l’avait réduit. Victor Hugo s’était occupé du souverain, Daumier de sa silhouette et Sedan de son épitaphe ; la République pouvait ensuite raconter l’histoire. Badinguet était un imbécile, les duchesses dansaient, les financiers s’enrichissaient, Haussmann démolissait Paris, puis les Prussiens étaient venus fermer le théâtre. Ce récit avait pour lui d’être simple. Il avait contre lui Paris, les chemins de fer, les banques, les ports, les grands travaux, l’expansion industrielle, les transformations administratives et sociales, et finalement une bonne partie de la France moderne.
Bellanger voit fort bien ce que ce régime eut d’extraordinairement constructeur. C’est même ici que son Viollet-le-Duc prend toute sa dimension. Haussmann et lui semblent travailler en sens contraire : l’un abat, l’autre relève ; l’un perce les quartiers anciens, l’autre restaure les monuments anciens ; l’un fait entrer la ville dans l’âge de la circulation moderne, l’autre rend aux cathédrales et aux châteaux une splendeur médiévale. Pourtant tous deux appartiennent au même règne. Il fallait le Second Empire pour réunir sous une même autorité l’homme qui détruisait le vieux Paris et celui qui reconstruisait le Moyen Âge. La contradiction n’est qu’apparente. Napoléon III voulait disposer à la fois du passé et de l’avenir. Il ne lui venait pas à l’esprit que l’on dût choisir entre une locomotive et un château fort. Il avait raison : la locomotive conduisait précisément à Pierrefonds.
C’est là, toutefois, que ma lecture se sépare quelque peu de celle que Bellanger suggère. Il comprend admirablement la modernité du Second Empire ; il me paraît moins attentif à ce qui fit la singularité politique du bonapartisme. À suivre son immense fresque, Napoléon III risquerait parfois de n’être plus que le souverain des ingénieurs, des architectes, des banquiers et des préfets, une sorte de grand ordonnateur de travaux publics coiffé d’une couronne. Or le neveu de Napoléon possédait une idée politique, et cette idée est indispensable si l’on veut comprendre le régime : il ne voyait aucune contradiction nécessaire entre le pouvoir personnel et la souveraineté populaire. Le plébiscite n’était pas une décoration constitutionnelle destinée à donner une apparence aimable à l’autorité ; il était le principe même de sa légitimité. Le peuple était souverain, et cette souveraineté lui donnait, selon Napoléon III, le droit de remettre directement le pouvoir à un homme, par-dessus les assemblées, les partis et les combinaisons des notables.
On peut juger cette conception dangereuse ; il serait vain de prétendre qu’elle n’exista pas. Louis-Napoléon n’était pas revenu au pouvoir dans les fourgons d’une armée étrangère. Il était sorti du suffrage universel, et avec une majorité qui avait fort embarrassé ceux qui trouvaient le peuple admirable lorsqu’il votait conformément à leurs espérances. Le coup d’État du 2 décembre 1851 modifia naturellement la nature du régime ; il ne fit pas disparaître cette obsession de la légitimité populaire directe. L’Empire continua de consulter le pays et le plébiscite demeura jusqu’en 1870 l’une des clefs de l’édifice. C’est ici que le parallèle avec Viollet-le-Duc devient, me semble-t-il, beaucoup plus profond que Bellanger ne le laisse entendre. Viollet-le-Duc ne reconstruisait pas le XIIIe siècle ; Napoléon III ne reconstruisait pas davantage 1804. L’un prenait les formes du Moyen Âge pour y introduire les exigences techniques de son temps ; l’autre prenait le nom, le prestige et certaines formes du Premier Empire pour y loger le suffrage universel, le chemin de fer, le crédit, l’industrie et la question sociale. Tous deux refaisaient le passé afin de le rendre habitable au présent.
Le nom même de Napoléon fonctionnait de cette manière. Il était devenu, depuis Sainte-Hélène, une sorte de monument national. Louis-Napoléon en hérita comme Viollet-le-Duc héritait d’une cathédrale mutilée : il ne pouvait ni l’abandonner ni la reproduire exactement. Le Premier Empire avait été militaire, conquérant, né de la Révolution et du Consulat ; le second serait industriel, financier, urbain, plébiscitaire et, par intermittence au moins, social. Il y eut certes la Crimée, l’Italie, le Mexique et enfin Sedan ; mais le monument durable du règne n’est pas un champ de bataille. C’est une France transformée. De ce point de vue, Bellanger a parfaitement raison de choisir le Second Empire comme l’un des commencements possibles de notre monde contemporain. Nous continuons de vivre dans beaucoup de ses constructions, quelque opinion que nous ayons de son souverain.
La présence des saint-simoniens, même lorsqu’elle demeure à l’arrière-plan du roman, permet de mieux comprendre cette époque. Ils rêvaient de banques, de voies ferrées, de canaux, d’industrie, de circulation, d’une société où l’ingénieur et le producteur remplaceraient les vieilles puissances improductives. Les Pereire, Lesseps et tant d’autres appartiennent à cette atmosphère intellectuelle. Le Second Empire leur offrit un terrain incomparable. On bâtissait partout, et le mot doit être entendu dans tous ses sens. Haussmann bâtissait une ville nouvelle en détruisant l’ancienne ; les financiers bâtissaient le crédit ; les ingénieurs bâtissaient des réseaux ; Viollet-le-Duc bâtissait un Moyen Âge ; Napoléon III prétendait bâtir une société. Ce siècle avait une confiance dans l’action qui nous paraît presque exotique. Nous avons perfectionné l’art de commenter les travaux de nos prédécesseurs ; eux avaient encore le mauvais goût d’entreprendre les leurs.
Marx trouve alors naturellement sa place dans le livre de Bellanger. Le rapprochement pourrait sembler un jeu d’érudition, d’autant que le romancier confie à un curé de campagne une mission de surveillance des milieux révolutionnaires allemands où apparaît Marx. Mais la rencontre est moins artificielle qu’elle ne semble. Marx, lui aussi, veut savoir comment l’édifice tient. Seulement son édifice est la société. Viollet-le-Duc examine une cathédrale et cherche comment les forces s’y distribuent ; Marx regarde le capitalisme et cherche quelles forces le soutiennent. Le premier trouve des arcs-boutants, le second des classes. Tous deux refusent de s’arrêter à la façade. Le XIXe siècle eut cette passion presque maniaque pour ce qui se cachait derrière les apparences : structure de l’édifice, structure de la société, structure de l’Histoire. La franc-maçonnerie pouvait donc entrer à son tour.
Elle entre d’autant plus aisément que tout, dans le vocabulaire du livre, l’appelle : les bâtisseurs, la pierre, le maître, l’apprenti, le compagnonnage, la transmission, les signes, le secret. Bellanger ne commet heureusement pas l’erreur enfantine qui consisterait à faire de la franc-maçonnerie le gouvernement clandestin du Second Empire. La réalité historique est plus intéressante. Après le 2 Décembre, le pouvoir impérial choisit moins de supprimer la maçonnerie que de la tenir sous surveillance. Le prince Lucien Murat fut placé à la tête du Grand Orient ; lorsqu’une crise éclata, Napoléon III imposa le maréchal Magnan, qui présentait cette particularité plaisante de n’être pas franc-maçon au moment où l’Empereur le désigna pour gouverner les francs-maçons. Il fallut donc l’initier avec une célérité qui eût surpris les amateurs ordinaires de progression initiatique. La volonté impériale de contrôle ne fait guère de doute ; elle n’empêcha d’ailleurs ni les résistances, notamment celles du Suprême Conseil, ni un retour progressif d’autonomie dans les années suivantes.
L’épisode est délicieux parce qu’il résume assez bien Napoléon III. Une société initiatique existait ; elle pouvait devenir un foyer d’opposition ; plutôt que de la supprimer, l’Empereur entreprit de choisir celui qui la dirigerait. Le procédé n’avait rien de libéral, mais il n’avait rien non plus d’une croisade contre les loges. Le pouvoir voulait surveiller, utiliser, contenir. Il faut d’ailleurs se souvenir que le Premier Empire avait déjà entretenu avec la maçonnerie des rapports de cette nature : les Bonaparte, les dignitaires, les maréchaux et les grands serviteurs de l’État avaient été nombreux dans les loges, et le gouvernement avait compris tout l’avantage qu’il pouvait tirer d’une sociabilité organisée à condition qu’elle ne se transformât pas en opposition. Le neveu n’inventa donc pas entièrement la méthode ; il la reprit à sa façon.
Mais la franc-maçonnerie intéresse surtout Bellanger parce qu’elle lui permet de passer du secret véritable au secret imaginaire. Une loge existe réellement. Elle possède des rites, des signes, une hiérarchie, des réunions auxquelles le profane n’assiste pas. Rien de tout cela n’est imaginaire. Le délire commence lorsqu’on en conclut que, puisqu’il existe quelque chose de caché, tout doit être caché. La pensée complotiste n’invente pas nécessairement ses premiers matériaux ; elle invente le ciment qui les unit. Une équerre est réellement un symbole maçonnique ; il ne s’ensuit pas que toute équerre dessinée sur un fronton annonce le gouvernement clandestin de l’Europe. Des hommes influents ont réellement appartenu aux loges ; il ne s’ensuit pas que les loges aient écrit secrètement l’histoire du monde. Bellanger est particulièrement à son affaire lorsqu’il suit cette petite opération de l’esprit par laquelle un fait exact, soumis à une interprétation insatiable, finit par produire une absurdité.
La chose rejoint merveilleusement son sujet architectural. Une cathédrale elle-même invite à chercher ce qui se cache derrière ce que l’on voit. Le visiteur voit la voûte ; l’architecte voit les forces qui la maintiennent. Le profane voit la pierre ; le compagnon reconnaît le geste qui l’a taillée. Le passant voit une équerre ; l’initié peut y reconnaître un symbole. Trois formes de transmission se répondent alors : la cathédrale conserve le savoir dans la pierre, le compagnon dans la main, la loge dans le rite. Dans chacun de ces cas, quelque chose survit à l’homme qui l’a reçu. L’architecte meurt, la voûte demeure ; le maître disparaît, son geste passe à l’apprenti ; les membres d’une loge se succèdent, le rite continue. Cette permanence est l’un des plus beaux thèmes que Bellanger rencontre, car elle lui permet de franchir le siècle sans recourir au vieux tiroir du manuscrit retrouvé dans un grenier.
C’est précisément la fonction d’Ancelin. Descendant d’une petite noblesse provinciale désargentée, ayant grandi dans un manoir que le souvenir de Viollet-le-Duc hante encore, il devient tailleur de pierre et compagnon du devoir. Bellanger aurait pu faire de lui un nostalgique ; il en fait heureusement un artisan. La différence est immense. Ancelin ne disserte pas seulement sur le passé : il le touche. Il sait le poids d’une pierre, la résistance d’un matériau, la justesse d’un geste. Il appartient à un monde où la tradition n’est pas une opinion mais une pratique. Cette présence de la matière sauve souvent le roman de sa propre intelligence, car Bellanger aime les idées au point de risquer quelquefois d’en étouffer ses personnages. Ancelin lui rappelle qu’une cathédrale, avant d’être une conception de l’Histoire, pèse plusieurs milliers de tonnes.
Puis vient la Syrie, et avec elle l’un de ces élargissements qui caractérisent le livre. Le maître d’Ancelin se trouve mêlé au trafic d’œuvres d’art dans un pays dont Daech occupe une partie. Nous voici fort loin de Pierrefonds, et pourtant le lien existe. Viollet-le-Duc avait restauré, c’est-à-dire recréé le passé ; les iconoclastes le détruisent ; les trafiquants le vendent ; les collectionneurs l’achètent ; les archéologues le décrivent ; les États le déclarent patrimoine ; les croyants lui attribuent une puissance sacrée. Tous se disputent les mêmes pierres parce qu’aucun ne croit qu’elles ne soient que des pierres. La destruction spectaculaire d’un monument constitue même une forme atroce d’hommage à sa puissance : on ne fait pas sauter avec tant de cérémonie ce que l’on juge insignifiant.
C’est à cet endroit que Bellanger atteint, me semble-t-il, la partie la plus profonde de son livre. Nos sociétés modernes se sont persuadées qu’elles avaient perdu le goût du sacré ; elles n’ont perdu que certaines formes anciennes de ce goût. Le besoin de mystère, de filiation, de secret et de signe a fort bien survécu à la diminution de la croyance religieuse. Lorsque Dieu quitte une pièce, il ne faut pas croire que la pièce demeure vide. Les sociétés secrètes, les généalogies fantastiques, les complots, les civilisations disparues et les puissances invisibles s’y installent avec une rapidité remarquable. L’homme qui ne croit plus aux anges peut croire avec une ferveur intacte à un groupe de banquiers se réunissant dans une cave pour gouverner l’univers. L’objet de la croyance s’est appauvri ; la faculté de croire n’a pas diminué.
C’est également pourquoi le rapprochement entre franc-maçonnerie et complotisme doit être manié avec précaution. Bellanger le sait généralement. La maçonnerie appartient à l’histoire ; le complotisme appartient à une manière de dévorer l’histoire. Le premier dispose de faits ; le second ne souffre aucun fait qui demeure seul. Tout doit entrer dans le système. Une date répond à une autre date, un symbole à un autre symbole, un homme à une société, une société à une banque, une banque à un gouvernement. Le monde entier devient un immense rébus dont le complotiste possède heureusement la solution. Il y a là quelque chose de comique avant de devenir inquiétant : le malheureux qui se croit exclu de tous les secrets finit par se croire le seul homme qui les connaisse tous.
Or ce travers du complotiste ressemble parfois, toutes proportions gardées, à celui du romancier. C’est ici que la critique du livre doit commencer sérieusement. Bellanger voit des correspondances partout. Une cathédrale mène à Viollet-le-Duc, Viollet-le-Duc au compagnonnage, le compagnonnage à la franc-maçonnerie, la franc-maçonnerie au secret, le secret au complotisme ; la pierre conduit à la Syrie, la Syrie au trafic, le trafic au marché, le marché à la finance, la finance nous ramène aux Pereire et au Second Empire. Cette intelligence associative est souvent éblouissante. Elle est quelquefois fatigante. Le lecteur finit presque par craindre de regarder sa montre de peur qu’elle ne conduise elle aussi à Karl Marx ou au Grand Orient.
Le défaut est d’autant plus sensible que Bellanger écrit avec une intelligence pressée. Sa phrase paraît toujours savoir où se trouve l’idée suivante et vouloir l’atteindre avant qu’un autre écrivain ne la lui prenne. Il ne s’attarde guère à faire chanter un paysage pour le seul plaisir du paysage ; ce qui l’intéresse est la relation qu’il découvre entre deux choses éloignées. C’est une qualité rare. Elle produit cette impression de vertige que ses lecteurs connaissent bien : on part d’une gargouille et, quelques pages plus loin, on se retrouve devant une théorie du monde contemporain. Mais cette abondance a son prix. Un personnage de roman doit avoir le droit, de temps en temps, de ne représenter aucune époque, aucune classe et aucune idée. Il doit pouvoir être sot sans que sa sottise annonce la décadence de l’Occident, amoureux sans que son amour figure la crise de la transmission, ou simplement fatigué sans que sa fatigue résume l’épuisement de la modernité.
C’est ici que Giraudoux fournirait une comparaison, non de style mais de respiration. Lui aussi savait faire entrer les idées dans le théâtre et le roman ; il les aimait assez pour ne pas les laisser devenir pesantes. Lorsqu’une conversation risquait de toucher aux destinées de l’humanité avec trop de sérieux, une jeune fille, un fonctionnaire, un chien ou une absurdité quotidienne venait rendre au monde sa légèreté. Bellanger ne laisse pas toujours passer le chien. Il ferme parfois les fenêtres de son édifice et l’on y manque un peu d’air. Mais ce reproche même constitue presque un hommage dans une littérature qui souffre plus souvent d’anémie que de pléthore. On ne peut guère reprocher à un écrivain d’avoir voulu mettre trop de monde dans son roman lorsque tant d’autres consacrent deux cents pages à un déjeuner de famille qui s’est mal passé.
Il faut donc accepter l’excès de Bellanger comme on accepte celui de Viollet-le-Duc. Tous deux préfèrent compléter plutôt que laisser une lacune. Le restaurateur voyait une tour mutilée et rêvait aussitôt de son couronnement ; le romancier aperçoit une idée et cherche immédiatement la seconde qui permettra de l’achever. Le rapprochement est peut-être involontaire, mais il convient merveilleusement au livre. L’Architecte de Notre-Dame est lui-même une restauration à la Viollet-le-Duc : le XIXe siècle y est reconstruit selon une cohérence qu’il ne posséda sans doute jamais tout à fait. Marx, Napoléon III, les francs-maçons, les compagnons et les architectes semblent appartenir à un même immense dessein parce que Bellanger, comme son héros, retrouve derrière les fragments le plan qu’ils auraient pu former.
C’est précisément là qu’il faut rendre à Napoléon III ce que le roman lui retire quelque peu. Le Second Empire ne fut pas seulement une grande entreprise de modernisation. Il fut une expérience politique singulière dont les contradictions ne se résolvent pas dans l’architecture. Le souverain était autoritaire et plébiscitaire ; il s’appuyait sur l’Église tout en gouvernant une société où les saint-simoniens et les francs-maçons avaient leur place ; il protégeait le capital et s’intéressait à la condition ouvrière ; il invoquait l’ordre et se réclamait de la souveraineté populaire ; il aimait les cérémonies impériales et les inventions industrielles ; il croyait à la nation française et contribua en Italie au triomphe du principe des nationalités, lequel devait bientôt rendre l’Europe beaucoup moins confortable pour les empires. Ce mélange ne fut pas un accident du régime. Il en fut la nature.
La franc-maçonnerie sous le Second Empire en fournit une miniature presque parfaite. Après 1851, des maçons s’opposèrent au coup d’État et certains partirent en exil ; d’autres avaient été séduits par le bonapartisme ou choisirent de composer avec le nouveau pouvoir. L’Empire plaça le Grand Orient sous tutelle plutôt que de le détruire. Puis, à mesure que le régime se libéralisa, l’obédience retrouva davantage d’autonomie. Rien de cela ne ressemble au tableau commode d’une maçonnerie toute-puissante dirigeant l’Empire, pas davantage qu’à celui d’un Empire clérical ayant écrasé les loges. La réalité, comme presque toujours, avait eu le mauvais goût d’être plus compliquée que les brochures.
Cette complexité est justement ce qui rapproche Napoléon III de Viollet-le-Duc. Ni l’un ni l’autre ne fut un homme de restitution pure. Tous deux pensaient que le passé n’avait de valeur qu’à la condition de servir encore. À Pierrefonds, le Moyen Âge reçut des commodités, des techniques et une imagination qui appartenaient au XIXe siècle. Dans le Second Empire, l’héritage napoléonien reçut le suffrage universel, le crédit moderne, les chemins de fer et l’urbanisme haussmannien. La tradition, dans les deux cas, n’était pas un reliquaire ; elle était un matériau. Voilà peut-être ce que Bellanger comprend le mieux, même lorsqu’il ne le formule pas ainsi.
Et voilà pourquoi l’incendie de 2019 fournit au roman une conclusion que l’Histoire avait écrite avant lui. La flèche de Viollet-le-Duc brûla, et presque aussitôt la question se posa : fallait-il la reconstruire ? On aurait pu imaginer un geste contemporain, une autre flèche, un signe de notre siècle. Finalement, on voulut retrouver celle de Viollet-le-Duc. L’homme auquel on avait tant reproché d’avoir ajouté son XIXe siècle à Notre-Dame était devenu lui-même patrimoine. Son invention avait acquis le droit à l’authenticité. Il avait fallu cent cinquante ans pour que le faux, si l’on tient absolument à employer ce mot injuste, devînt l’original que l’on ne pouvait plus remplacer.
C’est peut-être le plus beau sujet du livre, et il dépasse de beaucoup la personne de l’architecte. Une civilisation ne reçoit jamais son passé intact. Elle le choisit, le répare, le classe, le détruit quelquefois, le reconstruit souvent et finit par oublier ce qu’elle y a elle-même ajouté. Les monuments ne sont pas seulement les témoins des siècles ; ils sont les témoins de ce que chaque siècle a pensé des siècles précédents. Notre-Dame est médiévale, classique, romantique, impériale et contemporaine à la fois. Vouloir en extraire une pureté première serait la mutiler. Une cathédrale n’est pas un insecte pris dans l’ambre ; elle est une accumulation.
Bellanger a donc raison de donner à son roman une ampleur presque déraisonnable. Son sujet l’exigeait. On ne pouvait parler sérieusement de Viollet-le-Duc sans rencontrer le Second Empire ; on ne pouvait parler du Second Empire sans rencontrer l’industrie, le catholicisme, les saint-simoniens, les sociétés initiatiques et la question sociale ; on ne pouvait suivre jusqu’à nous l’histoire des bâtisseurs et des symboles sans rencontrer le compagnonnage, le trafic des antiquités, la destruction des monuments et les nouvelles mythologies du complot. Le risque était de tout expliquer. Bellanger y succombe quelquefois. Mais il est des défauts plus honorables que d’autres, et celui d’avoir voulu embrasser trop de choses vaut encore mieux que celui de n’avoir rien voulu embrasser du tout.
Le livre refermé, Viollet-le-Duc apparaît finalement moins comme son héros que comme sa méthode. Il regarde les fragments et suppose une architecture. Bellanger fait de même avec l’Histoire. Il ramasse Napoléon III, Marx, les francs-maçons, les compagnons, les châteaux, les cathédrales et les ruines de Syrie, puis cherche la construction invisible qui les réunirait. On peut lui reprocher d’avoir quelquefois trouvé une cohérence là où le hasard avait peut-être davantage travaillé que lui. Mais on ne peut lui refuser l’ambition, l’érudition ni ce plaisir devenu rare de considérer que le roman possède encore le droit de parler de politique, d’architecture, de religion, de technique et d’Histoire sans demander la permission aux spécialistes de chacune de ces matières.
Reste Napoléon III, silhouette que l’on aperçoit derrière les échafaudages. Bellanger lui rend involontairement un hommage plus juste que beaucoup de biographies : il montre combien son époque continue de nous entourer. Le régime est tombé en quelques jours ; ses constructions ont survécu. On peut changer une constitution plus vite qu’un boulevard, une dynastie plus vite qu’une gare, une majorité plus vite qu’une cathédrale restaurée. Le Second Empire avait compris que le pouvoir le plus durable n’était peut-être pas celui qui faisait voter les lois, mais celui qui modifiait le décor dans lequel les générations suivantes seraient obligées de vivre.
Viollet-le-Duc avait compris la même chose. Il savait que la pierre possède une patience que les hommes politiques n’ont pas. Il ajouta une flèche à Notre-Dame ; elle devint si ancienne dans notre imagination que, lorsqu’elle disparut, nous décidâmes de la refaire exactement. Napoléon III transforma Paris ; la République s’y installa et finit par considérer ce Paris impérial comme le décor naturel de ses cérémonies. L’un et l’autre avaient ainsi obtenu la victoire la plus parfaite que le XIXe siècle pût espérer : devenir si profondément moderne que la postérité finirait par le prendre pour une tradition.
C’est pourquoi L’Architecte de Notre-Dame, malgré ses détours, ses excès et cette intelligence qui ne sait pas toujours se taire, mérite mieux qu’une lecture de rentrée. Il pose une question que notre époque, si prompte à parler de patrimoine, évite volontiers : qu’est-ce donc que conserver ? Si conserver signifie empêcher toute transformation, Notre-Dame elle-même nous dément. Si restaurer signifie refaire exactement ce qui fut, Viollet-le-Duc nous rappelle que ce « exactement » est souvent une invention. Et si transmettre signifie seulement remettre intact à nos successeurs ce que nous avons reçu, l’Histoire entière proteste. Nous ne transmettons jamais sans choisir.
Le génie de Viollet-le-Duc fut peut-être d’avoir commis cette indiscrétion avec grandeur. Celui de Napoléon III fut d’avoir compris que les nations, elles aussi, ne se maintiennent qu’en se transformant. Quant à la franc-maçonnerie, aux compagnons, aux révolutionnaires et aux complotistes qui traversent le livre, ils rappellent chacun à leur manière que l’homme ne supporte guère de vivre dans un édifice dont il ignorerait le plan. Les uns le cherchent dans la pierre, les autres dans le rite, Marx dans l’économie, Napoléon III dans le peuple, le complotiste dans une cave imaginaire. Bellanger, lui, le cherche dans son roman. Il n’est pas certain que ce plan existe. Mais la recherche valait le voyage.
JEAN-FRANCOIS MARCHI
(« Jean-François Marchi » photo D.R.; « Napoléon III aux Tuileries, 1861 » huile sur toile d’Hypolite Flandrin ; « Gargouille à Notre-Dame » photo D.R. ; « Viollet-le-Duc » photo Nadar)
