de Pierre Assouline

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La République des livres
Le choc Thélyson Orélien

Le choc Thélyson Orélien

Peu de rentrées littéraires échappent à cette double injonction contradictoire : 1. Prendre garde malgré tout à ces quelques livres qui nous parviennent précédés par leur légende. 2. Toujours veiller à séparer un livre du bruit qu’il fait. Dans cette perspective, le roman de Thélyson Orélien C’était ça ou mourir (266 pages, 21,50 euros, Grasset) est un cas d’école- et on se fiche bien de savoir que Grasset en soit l’éditeur : ce livre relève du programme mis en place par Olivier Nora, son dernier dans ce qui fut « sa » maison à la suite des aventures que l’on sait et de toute façon, les auteurs n’ont pas à en être pénalisés pour autant.

En général, lorsqu’un éditeur veut bourrer le mou à un critique littéraire ou au membre d’un jury, il l’intoxique en brandissant des arguments imparables : c’est déjà le favori des libraires, ils sont dithyrambiques, les retours sont inouïs, du jamais vu ; les journalistes ne tarissent pas d’éloges, la presse promet d’être remarquable si l’on en juge par les retours (les fameux retours qui font le buzz) ; une vingtaine de traductions sont déjà en route ; les éditeurs de formats de poche se sont livrés à une surenchère démente pour remporter les droits… Une véritable scie devenue inopérante à force d’être actionnée en amont de chaque rentrée. D’autant que, on le sait bien, il n’y a qu’un pas du phénomène à l’énergumène.

« Parce que c’est ça le vrai voyage d’un migrant : ce n’est pas le trajet, c’est le retranchement, la dépossession, la lente érosion de soi. Chaque étape t’enlève quelque chose.

Avec Thélyson Orélien (1988), ça n’a pas manqué. Tout cela à la fois. Ce qui fait beaucoup pour un seul roman (il est déjà paru il y a quelques mois à Montréal aux éditions du Boréal). De quoi s’agit-il ? De l’épopée très personnelle du héros Jonas Dorléon, enseignant à Port-au-Prince, dès lorsqu’il s’est mis en tête de fuir le chaos haïtien avec une mort violente pour perspective à court terme afin de s’établir un jour au Canada. On s’en doute, la route de l’un à l’autre à travers la république Dominicaine, le Brésil, l’Amérique centrale, le Mexique, les Etats-Unis, a tout d’une odyssée, semée d’embuches, d’obstacles, de rencontres, de tragédies, de rires, de trahisons et de solidarités. Nul doute que l’histoire sera lue comme celle « des migrants » mais incarnée à travers le destin chahuté d’un seul qui, au départ, n’a qu’un but : aller quelque part où les gangs criminels ne sont pas. Un peu de son histoire, auteur québécois d’origine haïtienne, mêlée à beaucoup de celles des autres. Et non, ce ne sont ni ses mémoires ni une sorte d’autobiographie car son propre itinéraire de Port-au-Prince à Montréal fut bien plus paisible. C’est une fiction avec en creux, une réflexion permanente sur les mécanismes à l’œuvre dans la transmission des valeurs et la prise de conscience identitaire.

On ne fait pas plus obstiné que son héros. Quel rage de vivre ! C’est un homme reconnaissant, un homme en colère, un homme qui s’accroche et surtout un rire fait homme. Sa capacité à espérer a quelque chose de désespérant car on se dit qu’en pareille circonstance, il y a longtemps qu’on aurait raccroché les gants. Ce qui le sauve, c’est sa vision du monde jamais moralisatrice, une manière ironique d’affronter les pires moments de la vie qui lui permet de retourner les situations les plus dramatiques. Troublant sans aucun doute jusque dans le rire. On est dans le cul du monde où règne l’inhumanité et la mort annoncée à chaque coin de rue. L’espoir, le froid, l’attente des papiers qui ne viennent pas. Le problème récurrent de l’exilé n’est pas la faim mais les autres exilés. Le peuple international des migrants et demandeurs d’asile ne parle pas la même langue ; ils viennent de partout mais se comprennent miraculeusement quand ils ne se tuent pas.

Derrière « les migrants », il y a des individus, des gens, des êtres trimbalant chacun sa part d’humanité. Chacun a son histoire. Orélien les a rencontrés, écoutés, restitués., ces personnes. La réunion de leurs vérités personnelles a nourri l’intense vérité littéraire qui émane de ce livre. Le narrateur traverse douze pays mais sa traversée de la jungle du Darien entre l’Amérique du sud et l’Amérique centrale est déjà un exploit. Pas arrivé, pas encore. Il n’est plus qu’un matricule mais si proche de toucher au but. L’important est de ne jamais rien céder de sa dignité. Montréal enfin, dans un Québec non idéalisé comme une terre promise, et de nouveau l’attente des papiers mais moins dure à supporter quand on a un travail et qu’on goûte le parfum de la liberté.

De ce méli-mélo d’émotions et de découvertes, Thélyson Orélien a réussi à faire un roman/récit qui se tient formidablement à travers toutes ces histoires bordées de géographie, la moindre des choses pour un primo-romancier prof d’histoire-géo, auteur de quelques recueils de poésies et d’un essai sur Penser le mot en N: Cartographie d’une blessure vivante ( 2024). Tant et si bien qu’en voit déjà qui y pointent quelque chose d’un peu trop bien fabriqué, machiné pour plaire et complaire sans guère de contestation possible en un temps où les transhumants de la planète mondialisée nous apparaissent quotidiennement comme les damnés de la mer. Des esprits incrédules passeront à côté de l’essentiel : sa langue si claire pour dire ce que la vie peut avoir de si sombre, son écriture si gaiement métaphorique et le son qui s’en dégage. Quelle force, quelle finesse et pas un mot de trop tant c’est ciselé ! Quel choc ! On serait soufflé à moins. Et partant, quel formidable hommage à la langue française que cette langue de l’exil ! On sait gré à Thélyson Orélien de l’avoir ainsi enrichie, colorée, irriguée, tout en interpellant ce qui reste en nous de conscience universelle.

L’humour noir d’Orélien est si irrésistible qu’il nous retient d’être aussi bouleversé que notre pente naturelle nous y inclinerait. Mais quelle leçon de vie dans ce périple jonché de cadavres et secoué de violence ! La misère y est partout et le misérabilisme nulle part. Woody Allen a écrit quelque part qu’il ne savait absolument rien de l’Au-delà mais qu’il emporterait tout de même un slip de rechange par prudence.  Jonas Dorléon, lui, s’est lancé dans l’inconnu de l’exil avec, dans son sac en plastique siglé Carrefour, un volume d’œuvres poétiques  de son compatriote René Depestre car ses vers aident à tenir et un slip de rechange. Parce qu’un slip propre, c’est la dignité et le sentiment de la dignité conservée malgré tout, c’est ce qui retient de dégringoler tout à fait. Entre ces deux perspectives, il y a la littérature.

« Il me rappelait que la propreté, pour le migrant, est une forme de résistance. On lave ce qu’on peut, même si le reste du monde nous regarde comme une tache.

Tout ce que l’on raconte sur ce livre et son auteur est certainement vrai mais n’a aucune importance. Il ne s’agit pas d’un document gorgé de preuves mais d’une fiction pleine de vérité. Le « phénomène Thélyson Olérien » ne porte pas jugement sur la qualité et sur le choc que produit la lecture de C’était ça ou mourir. Il suffit de lire.

(« Des agents de la police des frontières américaine dissuadent les Haïtiens de retourner aux Etats-Unis sur les rives du Rio grande à Del Rio, Texas, 2021, photo Paul Ratje/ Afp ; « Des migrants haïtiens traversent le Rio Grande pour atteindre Ciudad Acuña au Mexique » photo Pedro Pardo, Afp ; « Des migrants, pour la plupart Haïtiens, traversent la jungle du Darien de la Colombie au Panama pour se rendre aux, États-Unis. Près d’Acandi, en Colombie, le 15 septembre 2021. Photo Fernando Vergara/ Afp)

Cette entrée a été publiée dans Littérature de langue française.

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commentaires

2 Réponses pour Le choc Thélyson Orélien

renato dit: 24 août 2026 à 18h51

« Les sociétés humaines civilisées ne sont rien de plus que des agrégats de folie maintenus ensemble par la peur et la coercition. »
Guido Ceronetti

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