Quelques pépites de la rentrée littéraire
Daniel de Roulet, Trois garçons (296 pages, 22,50 euros, Phébus) J’aime beaucoup cet auteur helvétissime j(Genève, 1944), fils de pasteur, aussi romand qu’alémanique, objecteur de conscience, jusque dans sa haine de la Suisse conformiste, traditionnelle, intangible. C’est un authentique anarchiste tendance autonome canal terroriste. Il a eu maille à partir avec la justice pour avoir mis le feu au chalet d’Axel Springer, le magnat allemand de la presse. Il est à la tête d’une œuvre importante et profuse. Un agitateur tant par ses livres que par son activisme politique et social. Cette fois, une histoire d’amitié entre trois garçons soudés depuis leur enfance par la volonté farouche de rompre avec le modèle de leur père. La Suisse qui nous est racontée là sur un ton faussement neutre, à travers leurs destinées de 1945 à nos jours, n’est vraiment pas celle du chocolat et des banques. Tout ça, faut que ça saute à commencer par Davos rebaptisé Hitler-les-bains ! Il invite ses compatriotes à prendre leurs vies en mains pour en faire des destins révoltés. Ce n’est pas gagné. Sous la plume de cet iconoclaste, toute la Suisse devient une Z.A.D. à sa manière. Sans guère de doute, la lecture la plus réjouissante de la rentrée.
Claudie Gallay, Les promesse des chiens (22,50 euros, Le cercle ouvert) Je me suis précipité sur ce livre dès sa réception. La faute à la couverture probablement et à l’histoire (authentique) résumée au dos : une Américaine échouée dans une ville de l’Alaska en 1925 au moment où la lumière du jour s’éteint pour six mois est témoin d’une aventure inouïe, un modèle de solidarité et de fraternité. Pour soigner plusieurs enfants souffrant de la diphtérie, il est urgent de leur administrer d’urgence de l’antitoxine ; or on n’en trouve qu’à mille kms de là, une distance trop importante à couvrir même pour un musher aguerri ; il se trouve pourtant l’un de ces conducteurs de traineaux pour relever le défi et monter un attelage de chiens. Une véritable course contre la montre avec relais. Étrangement, outre le film qui m’avait édifié dans ma jeunesse (Si tous les gars du monde,1956, de Christian-Jaque), cela m’a renvoyé à l’attrait qu’avait exercé le roman d’Olivier Norek sur un tout autre sujet. Probablement la séduction du grand air dans sa version polaire et la confiance que l’on peut avoir en l’autrice, bien connue par ses précédents succès. On est pris par le suspens. Y arriveront-ils à temps ? c’est bien ficelé car elle sait y faire. Elle a du métier. Une écriture à l’efficace. De la bonne littérature populaire.
Véronique Ovaldé, Vivre et n’en point dépérir (21 euros, Flammarion) Beau portrait de mère saisie en son grand âge, vraiment émouvant sans un mot de trop, d’une écriture ailée, fine, précise. Une bonne et belle personne animée d’une profonde douceur. Une vraie sainte, disent ceux qui la savent écrasée par un tyran domestique, un compliment qui se moque car la gentillesse est désormais vue comme une faiblesse de caractère par la société de dérision. La mort de son mari sera vécue comme une délivrance et les retrouvailles avec des plaisirs minuscules dans une banlieue pavillonnaire des fifties. Sur le bandeau qui ceint le livre, Jardin de campagne de Klimt. Cette reproduction est le meilleur portrait de l’héroïne tant il est rafraichissant et lumineux. Une lecture qui fait du bien au sens propre.
Nina Bouraoui, Championne (278 pages, 20,90 euros, Lattès) Chaque soir d’été, une jeune fille cogne le mur en bas de son immeuble en frappant la balle avec sa raquette signée par Borg. Un coup droit, un revers, un coup droit… Inlassablement faire du mur. C’est son moyen de fuir la folie ambiante, celle de sa famille et de la violence du père et celle de son pays d’origine (l’Algérie) qui déteste tant les femmes qu’il les tue, en attendant de s’épanouir dans son pays d’élection (la France). Si cette confession est si vibrante, c’est qu’elle n’en a pas le ton. Plutôt celui de la colère exfiltrée de toutes forces contre le mur. La rage. C’est bien de l’autrice qu’il s’agit dans ce rêve de tennis de haut niveau, elle dans son corps androgyne, elle qui n’a jamais été enfant, elle qui est le fruit d’un kabyle et d’une bretonne aussi cultivés que diplômés mais elle qui se sent avant tout une femme qui aime les femmes, bien féminine même si elle se virilise pour résister aux coups reçus. A travers cette histoire de désir, de culpabilité (forcément, quitter les siens est vécu comme une trahison), portée, outre par les personnages de ses parents, par ceux de son entraineur et de sa sœur, des piliers, Nina Bouraoui reprend les thèmes récurrents de son œuvre, les creuse à nouveau mais autrement, par le canevas d’une championne sportive en devenir- même s’il ne s’agit en rien de la formation d’une championne, il est d’ailleurs assez peu question de tennis. C’est ainsi qu’elle arrive à expulser cette image d’enfance qui l’insupporte, lorsque son père a failli la tuer de coups parce qu’elle n’obéissait pas à un ordre domestique (mets ton pull) lâchant sa colère sur son corps de fille de 7 ans. Cela restera comme le jour de la furie. Cette incapacité à communiquer au sein d’une famille qui vit dans le chaos est au cœur du récit qui bascule à 10 ans lorsqu’elle se met à fréquenter les enfants des riches, du côté des Villas qui ont chacune leur propre court de tennis, jusqu’à se produise « l’évènement »… Tendu, parfois saisissant, le plus souvent troublant, en tout cas on la suit car elle a la capacité de toujours nous emporter dans un double mouvement de tendresse et de violence.
Jean-Baptiste del Amo, Une éclaircie, (19 euros, Stock )Un nouvel opus au sein d’une jeune collection déjà bien remarquée et typée « Ma nuit au musée ». Une commande d’éditeur mais exécutée en toute liberté tant dans le choix du lieu que dans le traitement. Mais comme il s’agit incontestablement d’un écrivain (même si je n’ai guère de goût pour ses romans animaliers), qu’il a choisi la salle Goya du Prado pour ses pinturas negras ainsi que la coupole de l’ermitage San Antonio de la Florida du même, je me suis laissé prendre. D’autant que, Goya demeurant au centre, l’épreuve de la maladie, celle du peintre et celle de l’auteur, sont tout aussi centrales. Le résultat est fort car le récit, appelons ainsi la forme, plein de chiens esseulés et de brames de cerfs, est aimanté par une méditation sur la douleur dans ce qui la distingue de la souffrance. C’est écrit dans l’urgence d’une course contre la montre avec la mort qui gagne chaque jour du terrain.
(« Duel au gourdin ou la rixe/ Duelo a garrotazos) » de Francisco de Goya, 1819-1823, Musé du Prado, Madrid »; « Jardin de campagne/ Bauerngarten » huile sur toile 1905-1907 de Gustav Klimt, Österreichische Galerie Belvedere, à Vienne.)
13 Réponses pour Quelques pépites de la rentrée littéraire
Merci pour ces nouvelles notules de « rentrée »…
Rien qui vaille vraiment d’aller les consulter.
Décidément, nous n’avons pas les mêmes goûts, cher Pierre A. Chez Del Amo, par ex., ce sont précisément ses « romans animaliers » (sic) qui ont suscité mon intérêt.
Bon, cela n’a pas d’importance, ce n’est que de la littérature moyenne aspirant rapidement à l’oubli.
@ rôz-bud, Quant à la « fin » du Hussard, il me faudra attendre la fin du cycle, càd la lecture du « Bonheur fou »… Pour l’instant, on décrypte avec « Noé », l’état dans lequel Giono, autobiographe de l’un de ses plus beaux romans « Un roi sans divertissement » en ressortit secoué. Passionnant.
Bàv,
Je ne peux pas « aimer beaucoup » un individu qui prône le terrorisme, donc la violence et la mort, met le feu à une maison, fût-elle celle d’Axel Springer…Il devrait être en tôle pour apologie du terrorisme.
Et en plus il a la chance de vivre dans le pays le plus démocratique et le plus développé du monde!
Qu’il aille donc vivre à Cuba ou en Corée du Nord ce con!
» Sous la plume de cet iconoclaste, toute la Suisse devient une Z.A.D. à sa manière. Sans guère de doute, la lecture la plus réjouissante de la rentrée. »
Les suisses ont toujours été à part, pierre Assouline. Déjà, Michel Thévoz, l’ancien et historique animateur des collections de l’art brut à Lausanne nous donne une nouvelle et récente définition de la pratique art brut, dans des collectifs de « déjantés » en hp ou en foyer de protection de la santé. Il prône (en en constatant par-ci par là l’ existence) une pratique zadiste dans la suite théorique de l’ethnologue Philippe Descola. Merci de commencer votre chronique par ce livre intrigant et qui à l’air passionnant!
Le papier de J.-F Marchi sur Viollet-Le-Duc revu par A. Belanger est en effet fort bienvenu (en haut à droite). … « Viollet-le-Duc aurait probablement répondu que laisser une ruine se défaire avec exactitude n’était pas nécessairement la meilleure manière de respecter l’architecte qui l’avait élevée » (sic). C’est là un point de vue empathique, illustrant la contribution historique de l’architecte aux horreurs dont nous avons été témoin à Pierrefonds, comme ailleurs. Reste que l’analyse de Marchi demeure éclairante sur le reflet de la personnalité de Napoléon III ayant été capable de faire coexister, dans notre imaginaire français très clivé d’aujourd’hui, à la fois Haussmann & Viollet-le-Duc.
Mais s’il est « helvétissime », cet auteur, cela l’exonère de tout, voyons donc !… Ne prenons pas tous les propos de Passoul au « premier degré », franchement, 8.13 ! Ce n’est qu’un roman « suisse » parmi d’autres, après tout, comme le fut celui de Fritz Zorn en son temps. Bàv,
met le feu à une maison, fût-elle celle d’Axel Springer…
Et de ceux qui nous brûlent la vie à petit feu, vous en faite quoi, closer?
une pratique zadiste dans la suite théorique de l’ethnologue Philippe Descola.
Oui, PMP, mais on peut être aussi zad dans sa tête sans rien bousculer dans notre « environnement », non?
« Ça zade pour moi » pourrait nous chanter un crayonneur du dimanche, un bricoleur fantasque voire un arroseur qui s’arrose lui-même! 🙂
Oui, pas terrible cette rentrée littéraire, comme la rentrée cinématographique,d’ailleurs.
Mais c’est normal, rien de plus rare que les chef-d’oeuvres !
En attendant, je relis Pierre Michon.
Après les « Vies minuscules », j’attaque « La Grande Beune »…
Sentiments partagés entre admiration et perplexité.
Revu, hier, sur Arte « L’histoire de Souleymane », qui en dit long sur notre fabrique de nouveaux esclaves en pays démocratiques occidentaux.
Entre compassion et écoeurement…
Merci pour ce tour d’horizon de la rentrée littéraire M Assouline.
« Si tous les gars du monde » était aussi une chanson des Compagons de la Chanson: nostalgie du dynamisme et de l’espérance des années 50 et 60.
Compagnons
Je suis en train de stocker du riz et du café par centaines de kilos.
Et des bananes séchée aussi.
jazzi à propos de Pierre Michon cette Grande beune et sa petite qui est venue se rajouter pour faire Les deux beunes sont bien les chapitres de son projet L’Origine du monde qui a fini par être publié sous forme de livre d’art avec de 6 gravures en pointe sèche et aquatinte de Pierre Alechinsky à 120 exemplaires chez Fata Morgana qui se négocient entre 4000 et 8000 euros pour les rares qui se trouvent sur le marché .
Je suis allée voir l’exemplaire de la BN quai Mitterrand c’est en section recherche et livres rares .
J’avais suivi la publication dans la revue NRF et la revue Théodore Balmoral ( que j’ai fini par retrouver dans un carton non ouvert après mes 4 déménagements 🙁 ça bouscule une bibliothèque et une vie)
C’est sans conteste le projet non abouti qu’il a fini par accoucher dans J’Ecris L’Illiade qui est truffé de scènes de sexe obsessionnelles .
C’est cet aspect de P Michon qui m’avait intriguée dès le début et ses multiples confessions à propos de sa difficulté d’écrire .
Il a fini par en faire autre chose mais sa lucidité est exemplaire bien qu’entre coupée de longues périodes de beuverie ; ce point étant commun à un grand nombre d’écrivains avec plus ou moins e résultats ; Duras , Hemingway , Houellebcq , Quignard , Sollers la liste est bien plus longue ).
La liste des candidats au Goncourt comporte Haenel , je serais curieuse de savoir si le Chaloux local apprécie cet auteur qui est copieusement et minutieusement étrillé par son grand ami Juan Asensio.
Je reviendrai sur Thélyson Orellien un peu plus tard .
D n’oubliez pas les sardines dans ma campagne il y a pénurie depuis 2 mois ! les fruits et les légumes c’est plus compliqué mais en matière de livres je crois que nous sommes blindés

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