de Pierre Assouline

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La République des livres
Tout donc rien sur Shakespeare (et inversement)

Tout donc rien sur Shakespeare (et inversement)

Quelle merveille, ce livre. Il est vrai que c’est devenu si rare, dans la production du tout-venant tel qu’il se présente à nous d’une rentrée l’autre, d’être émerveillé par la lecture d’un essai qui n’en est pas vraiment un, consacré à une œuvre dont on croit avoir fait le tour de longue date tant elle a été ensevelie sous les commentaires, et à un auteur dont on croit tout savoir alors qu’en réalité on en sait à peu près rien de tangible. Le titre même du livre de Philippe Forest annonce les réjouissances : Shakespeare. Quelqu’un, tout le monde et puis personne (346 pages, 21,90 euros, Flammarion). On ne fait pas plus décalé- et pour cause. Dès les premiers pages, on devine que ce sera une lecture de rumination lente afin de s’offrir le luxe de savourer les suivantes une à une, sans se presser à commencer par la citation de Borges placée opportunément en épigraphe et dont résonne tout le livre :

« Shakespeare ressemblait à tous les hommes, sauf en ceci, qu’il ressemblait à tous les hommes. Au fond de lui-même, il n’était rien, mais il était tout ce que sont les autres, ou tout ce qu’ils peuvent être » (De quelqu’un à personne in « Autres inquisitions »)

L’auteur, sensibilité en liberté et intelligence à ciel ouvert, embarque le lecteur dans une conversation personnelle en marge et à propos de William Shakespeare. C’est donc son histoire qu’il raconte en conteur et fabuliste mais en y glissant ça et là un peu de la sienne. Son histoire, c’est-à-dire la vie du grand Will du moins que l’on croit en savoir. Sauf qu’il ne le fait pas en historien mais bien en écrivain, enquêtant non à partir de preuves mais des traces. Il y a trois siècles, on tenait pour acquis qu’il était né en 1564 à Stratford-upon-Avon dans le comté du Warwickshire, au centre de la vieille Angleterre, qu’il s’y maria et y enfanta, qu’il fit ses débuts dans la vie comme comédien à Londres, qu’il écrivit des poèmes et des pièces de théâtre en assez grand nombre avant de regagner la terre qu’il avait vu naitre, de rédiger son testament, d’y mourir et de s’y faire enterrer.

Voilà tout ce que l’on en savait autrefois et cela n’a guère changé depuis malgré les milliers de livres à lui consacrés. Ils n’ont pas pu se retenir d’ajouter leur petite pierre à la cathédrale de papier, Philippe Forest pour notre plus grand bonheur. Non pour une biographie, Peter Ackroyd y a fort bien pourvu en 2005, ni même pour un essai  analytique de l’œuvre (il y a foule et elle est internationale), ni même pour une antibiographie qui ferait la somme de tout ce que l’on ignore de lui, mais pour un livre d’écrivain sur un écrivain, qui ne déplore pas que l’on en sache si peu de tangible sur le bonhomme et se permet de rappeler que, en son temps, « on ne considérait pas qu’à un livre il fallut forcément un auteur ». Et si ses contemporains avaient tout simplement comblé ce vide en l’imaginant dans sa ressemblance avec un ou des personnages de ses pièces ? Le créateur décalqué de ses créatures, quelle formidable mise en abyme. Ainsi la manière dont Forest creuse les pages que Joyce consacre à Hamlet dans son Ulysses est si convaincante (la clé serait une vulgaire histoire de cocuage, à la grande consternation des university Wits) qu’elle donne aussitôt envie de s’y replonger pour y retrouver ce qui nous avait échappé. Et l’on ne perd pas son temps à regarder de plus près, outre les intuitions de Borges, celles de Hugo et de Claudel lecteurs de Shakespeare.

Quand d’autres se plaisent à demeurer roi de leurs chagrins, Forest l’est de ses anachronismes (cachez donc ces remarques misogynes que nous ne saurions voir, celles du grand Will), doutes, lacunes et allers-retours, jouissant de l’infinie liberté de celui qui décide de ne plus se justifier (comme cela avait pu être le cas lors de sa biographie classique d’Aragon). Mais ne peut-on tout se permettre avec ce génie qui, mystérieusement, ignorait tout des règles et des théories littéraires et dramaturgiques de son temps sans parler de son insignifiante connaissance du grec et du latin mais qui a magnifié la grandeur et illustration du rythme du pentamètre iambique ? Et après tout, que nous apporte les incertitudes de la chronologie et la fiabilité du First Folio lorsque seuls compte, l’émotion, la saveur, la grâce, la puissance comique et l’intelligence des Comédies, Tragédies et Histoires -sans oublier les Sonnets (je me permets de recommander la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan dans l’édition bilingue aux éditions Mesures), « le plus prestigieux coming out poétique de l’histoire littéraire », dont la capacité à nous troubler n’est en rien entamée avec le temps, l’auteur nous invitant non sans ironie à ne pas shakespeariser à la manière consternante des gender studies incapables d’imaginer que, dans le monde d’avant le monde d’avant, il arrivait que des hommes s’aiment sans que cela relève pour autant de l’homosexualité.

Dire que s’entreglosant des spécialistes ont même créé un nouveau genre celui des « pièces à problème » (Mesure pour mesure, Tout est bien qui finit bien), en fait des pièces qui leur posent à eux des problèmes ! Il n’y a pas que la chronologie : du genre aussi on se moque après tout car tout cela est arbitraire et rend impossible de déduire un ordre de sa vie qui découlerait de l’ordre de son œuvre et c’est tant mieux. Toute tentative d’y chercher une cohérence est vouée à l’échec. Philippe Forest a raison d’y voir « un désordre souverain ». Pour léger qu’il paraisse, son vagabondage dans le shakespeareland est d’une telle densité ! Il nous invite à recevoir les intrigues de ce théâtre-là comme des histoires de vendetta entrainant un grand chaos. Régicide ou pas, même s’il est au cœur de presque tout, l’intrigue lui parait invariable de pièce en pièce, inutile de chercher midi à quatorze heures :

« Un homme possède le pouvoir, il le perd, un autre le lui prend, il le conserve un temps, les confie à ses descendants et puis un autre survient qui réclame la couronne pour lui et pour les siens, prétendant rétablir la légitimité qui, autrefois, fut outrageusement bafouée. A son tour, il ne monte sur le trône que pour être aussitôt renversé. Et ainsi de suite »

A chacun son Shakespeare, faites comme il vous plaira. Celui de Philippe Forest, qui développe une intuition de Borges, est des plus séduisants car il s’énonce, s’avance et se déploie dans une langue d’une savoureuse liberté, une langue qui a le souci de la langue, fluide, précise, chaleureuse. La moindre des choses pour un écrivain qui, de toutes les qualités prêtées à son héros, ne place rien au-dessus de sa sweetness, la gentillesse de Shakespeare, sa grande parole de compassion, sa douceur malgré la cruauté et la violence de son univers.

(« Ophélie noyée »,  huile sur toile de John Everett Millais, 1851-1852, Tate Britain, Londres ; « The Play Scene in Hamlet », huile sur toile de Daniel Maclise, 1842, Tate Britain, Londres )

Cette entrée a été publiée dans Histoire Littéraire.

2021

commentaires

2 021 Réponses pour Tout donc rien sur Shakespeare (et inversement)

J J-J dit: 7 juin 2026 à 21h39

bouh, ce que tu racontes est bin trop compliqué pour les erdéliens aux endives. Ferme la !. Ca nous fait peur, tes discours, alors que les solutions sont si simples à trouver. Hein ?

FL dit: 7 juin 2026 à 21h40

« Comme les profs de l’EN qui voulaient pourtant protéger Samuel Paty du danger qu’il courait ? pourquoi ont-ils failli, au juste ? »

Pourquoi ce pluriel ?

Moi dans le film j’en ai compté un seul : celui qui le voiturait. Et la directrice qui était diligente. C’est tout.

Alfred dit: 7 juin 2026 à 21h41

Les français de souche votent pour Jordan Bardella.
Les français de souk votent pour Jean-Luc Mélenchon.

J J-J dit: 7 juin 2026 à 21h43

Ca y est, on a enfin dépassé le cap de Bonne Espérance !!!!… Les 40e rugissants n’ont pas réussi à endiguer les 2000 postillons. On est prêts pour 3000. Mais non, Shakespeare n’est pas épuisé, on s’était juste un brin égarés. Bnnnes suites,

B dit: 7 juin 2026 à 21h48

3J, c’est tout de même insensé qu’une plainte pour viol sur une fillette n’aie pas conduit à un examen médicale immédiat de l’enfant et à la garde à vue immédiate de ce violeur. Il aura tout de même fallu plusieurs mois avant que cette fillette soit examinée médicalement sans d’ailleurs que le criminel n’ait été convoqué. Une fillette de 10 ou 11 ans , vierge et un connard d’ailleurs suspect pour d’autres affaires l’incriminant pour abus et comportements déplacés à l’égard de mineurs se balade en toute liberté sans avoir été convoqué une seule fois ne serait-ce que par la gendarmerie. Je veux bien croire à la surcharge de dossiers en cours mais dans ce cas il me semble indispensable de modifier les lois régissant les procédures légalement recevables. Viol, coupable connu, arrestation, point. Tu casses une vitrine, tu dégradés un lieu, tu manifestes violemment et là c’est comparution immédiate devant un tribunal. Alors quoi, qu’est ce que fiche notre appareil législatif, bordel!

J J-J dit: 7 juin 2026 à 21h49

@ FL (21.40), moi j’ai pas vu le film, juste le pitch, désolé. Et vous en concluez quoi, de ces deux solidaires qui n’ont pas su convaincre les autres, avec leurs alertes ?… Hein ?

@ 21.41… D’un humour toujours aussi inepte. On reste à ce niveau… très haut du plafond, « je pense ».

J J-J dit: 7 juin 2026 à 22h03

@ 21.48 – Un birn marre…
Ne pas confondre « l’appareil législatif » et le pouvoir de « l’appareil judiciaire », d’abord. Inutile de se mettre en colère, ensuite. Essayer plutôt de comprendre la recrudescence des maladies nosocomiales dans les hôpitaux publics qui ne devraient jamais avoir lieu, si le personnel médical n’était pas lui-même hyper « dys-fonctionnel »… Mesurer la dissuasion pénale générale des uns par la sévérité de la sur punition des autres ? Erreur perpétuelle… Mesurer la prévention sur les actes des prétendus récidivistes demandant eux-mêmes à être mis hors circuit de leurs pulsions incontrôlées, mais personne n’y croit vraiment… Trop compliqué, surtout, électoralement…
Méditons plutôt l’attitude de l’Eglise couvrant l’abbé Pierre. Iriez-vous jusqu’à y comparer notre justice laîque (si imparfaite) à la justice canonique ?… Comme par hasard, personne n’établit ce genre de parallèle, lépipède…. On préfère nous bassinre avec l’horreur de la Charia ou de la loi du Talion de l’AT… eh bien, grand bien nous faste à tous.tes ! Hein ?

B dit: 7 juin 2026 à 22h24

Alfred, il va être difficile pour des gens comme moi, par exemple, plutôt modérés, d’aller voter. Je ne voterai pas à droite en raison de mes racines ouvrières parce que les hommes politiques droites ne pensent qu’à relancer l’économie qui certes en a besoin sans prendre soin des ouvriers, sans sauvegarder les acquis sociaux, bien au contraire, ceux- ci coûtent trop cher. Je ne voterai pas Bardella parce qu’il est du même avis sur ce point avec les précédents et qu’il drague tout azimuts- patrons ( retraites and so on) et s’appuie sur le mécontentement populaire face aux problèmes liés aux migrations pour obtenir leur suffrage, je ne voterai pas Mélanchon en raison de son islamo-gauchisme mu par une politique électoraliste et parce que je ne cultive aucun goût pour le mensonge , la peu-près l’utopie, je ne voterai pai pas Zemmour et consorts, je ne voterai pour un clone de Macron, je ne voterai pas PS, je ne voterai pas pour une alliance des gauche s’il en était une ni pour une alliance des droites pour les raisons exposées. Je ne suis pas raciste, pas antisémite, je suis contre le port du voile y compris à l’université, je suis choquée par l’inertie du gouvernement concernant les problèmes d’écologie, choquée par la réintroduction de substances nocives , surprise par l’inertie des mesures prises contre l’optimisation et l’évasion fiscale, assez consternée par le fait que notre pays compte pas loin de dix pour cent de gens vivant en deçà du seuil de pauvreté . Les PME ont besoin d’être aidés, certes, pas les grands groupes qui continuent de bénéficier d’aides desquels ils n’ont nul besoin. Quant au data- centers, gros investissements japonnais qui ne produira que peu d’emplois .

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B dit: 7 juin 2026 à 22h28

3J, l’appareil législatif est compétent à modifier les lois , lois qui restent à actualiser quand elles sont insuffisantes à garantir l’ordre, la sécurité, la santé d’une société. Et je suis en colère, c’est révoltant ce qui s’est produit.bun type violé une gamine, une plainte est déposée,cet NADA. Pour finir viol et meurtre. Désolée mais ça me donne envie de vomir.

rose dit: 7 juin 2026 à 22h33

Il y a de quoi être en colère.
Non seulement je le suis, mais je suis catastrophée et je pense particulièrement aux enfants de l’ASE.
Après Epstein, on dirait Open bar pour les pédo-criminels.
STOP.
Quelqu’un que l’on n’arrête pas continue.
Cf. Émile Louis, Dutroux etc.
Sortons de ce cauchemar.

rose dit: 7 juin 2026 à 22h36

Et que dire de Patrick Pouyanné et des gros bénéfices de Total ?
Hein ?

B dit: 7 juin 2026 à 22h40

Sont appréhendés nombre de délinquants qui s’ils sont dangereux n’ont pas violé des enfants. Alors voilà, votre petite fille vous dit avoir été violé, comme ces femmes qui ont été violentés, vous portent plainte, la plainte est enregistrée, aucune vérification immédiate, aucun interrogatoire du suspect, quelques mois plus tard une fillette y laisse sa vie, la femme succombe aux coups de son compagnon et il ne faudrait pas s’en émouvoir, réclamer que des dispositifs plus efficaces et rapides trouvent cours afin de remédier à des situations dangereuses qui mènent tout de même de temps à autre à des meurtres!? Vous savez, 3J, pour avoir eu une fois affaire à la justice, je dois vous dire qu’il arrive qu’elle déraille, dans mon cas, il a été clairement écrit après une courte entrevue que mon cas relevait de la psychiatrie. Alors que je ne faisais que rapporter un fait. Le tribunal de Pontoise quelques années plus tard a été victime d’un incendie, j’en étais presque contente, et si seulement la vieille peau qui m’a entendue avait eu les cheveux grilles, j’aurais applaudi.

B dit: 7 juin 2026 à 22h58

Rose, Total a le mérite de bloquer les prix des carburants. Pour les dividendes versés, cela ressort d’un autre chapitre, les bénéfices d’une société quelle qu’elle soit devraient aussi profiter aux salariés non actionnaires ce qui je crois n’est pas toujours de mise.Et Total réalise la plupart de ses bénéfices ailleurs qu’en France.

B dit: 7 juin 2026 à 23h23

Quant à Trump, quel beau bordel, une réussite ! Guerre en Ukraine, allié aux intérêts de Poutine. Guerre en Iran, l’appareil politique iranien inchangé, route des hydrocarbures perturbée pour ne pas dire bloquée, pays associés bombardés,des milliards dépenses sur le dos des américains qui comme tout le monde le sait vivent dans une société idéale où seuls les inclus bénéficient des services de santé, d’écoles de bonne qualité, d’une alimentation qui leur évite l’obésité et les maladies satellites et s’ils ne sont pas afro-américain , hispano conservent une espérance de vie enviable et où les drogués de toutes sortent continuent leurs ravages. Des évangélistes, des climat sceptiques, des conspirationnistes la science censurées à coup de crédit supprimés, la démocratie des beaufs et des croyants, des milliardaires au pouvoir à qui ces pauvres heures accordent crédit ( je ris) . Pourvu que nous ne leur ressemblons pas dans vingt ans.

rose dit: 7 juin 2026 à 23h59

B dit: 7 juin 2026 à 22h58
Rose, Total a le mérite de bloquer les prix des carburants.

Je sais. Total énergie : J’ai payé 1.87 le litre de E10 pour mon dernier plein. Trois quarts du réservoir, il me restait deux barres, j’en ai eu pour 60 euros.
Je crois qu’il ne faut pas se leurrer : c’est toujours le même principe. Alors que l’on nous accorde trois à quatre miettes grasses, les actionnaires, l’entreprise et Pouyanné s’en foutent plein les poches.

rose dit: 8 juin 2026 à 0h08

Y a pas de risque B.
C’est terminé america great again.
America c’est black lifes matter et leurs croisieres machin avec les microbres à donf sur les mémés diamantées en surcharge pondérale.

L’excellente nouvelle, lue depuis deux jours, est que Trump est en froid avec Netanyahou.

Enfin B., je ris moi aussi, le prix nobel de la paix, c’est mal parti.
Ils sont enferrés dans leurs guerres, les trois cas psychiatriques et incapables de s’en dépêtrer.
Faudrait réétudier les accords de paix, 11 novembre et 8 juin, et leur glisser quelques suggestions, que Trump retourne à son golf, et Poutine à sa gymnaste. L’autre, là, un grand requin blanc en Méditerranée ferait bien l’affaire.
Bonne soirée, B.

Moi, je l’aime bien Paul Edel.

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