Le génie est-il corruptible par le vice ?
Le nouveau livre de Christine Goguet Les grands hommes et le diable (19,90€, éditions du Rocher) repose sur une idée simple et séduisante : examiner la part d’ombre de quelques figures auxquelles l’histoire a décerné le brevet de « grands hommes ». Le projet n’est point sans intérêt. Après tout, les sociétés humaines ont toujours fabriqué des statues avant de découvrir que le marbre pouvait cacher des fissures. Il n’est donc pas inutile de rappeler que les hommes illustres furent d’abord des hommes, avec leurs passions, leurs faiblesses, leurs vanités, leurs mensonges et parfois leurs fautes.
Une première observation s’impose cependant. Le choix même des personnages étudiés constitue déjà une pré-sélection. Il procède d’un pacte implicite de préférence. L’on ne s’intéresse qu’à ceux dont la renommée justifie l’enquête. Le livre ne porte pas sur des individus quelconques mais sur des êtres auxquels l’histoire a reconnu une place particulière. La question posée n’est donc jamais tout à fait : « Que furent ces hommes ? » Elle devient aussitôt : « Ces hommes méritaient-ils vraiment l’admiration qu’ils ont reçue ? »
Or c’est précisément là que commence le débat. Car il importe finalement assez peu de confirmer que Philippe Pétain fut opportuniste, que Malraux arrangea sa légende personnelle, que Rousseau abandonna ses enfants, que Picasso fut un compagnon difficile ou que Victor Hugo entretint avec un soin remarquable sa propre statue. Les biographes n’ont pas attendu notre époque pour découvrir que les grands hommes n’étaient pas des saints.
La seule question véritablement intéressante est ailleurs : le génie est-il corruptible par le vice ? Les faiblesses d’un homme diminuent-elles la valeur de son œuvre ?
Poser la question à propos de Pétain présente d’ailleurs un intérêt limité. L’homme appartient désormais à l’histoire et son œuvre politique ne constitue plus un enjeu vivant pour la conscience nationale. Pour les autres personnages, en revanche, le problème demeure théorique. Mais il me semble que notre civilisation y a déjà largement répondu.
L’on peut lire Céline sans approuver ses délires paranoïaques. L’on peut admirer Wagner sans partager ses opinions. L’on peut ouvrir les Confessions de Rousseau sans éprouver le besoin de lui ressembler. De même, l’admirateur qui pénètre dans la Chapelle Sixtine contemple l’œuvre de Michel-Ange sans se soucier davantage de ses mœurs que le pape lui-même lorsqu’il lève les yeux vers la voûte. Ce qui s’impose alors n’est plus l’homme mais l’œuvre, non plus la biographie mais la création.
Le débat entre l’œuvre et l’auteur appartient déjà largement à l’histoire intellectuelle. Sainte-Beuve le posa. Proust lui répondit. Depuis lors, la culture européenne a fini par reconnaître qu’il existe dans toute grande création quelque chose qui échappe à son créateur et lui survit.
Cette autonomie de l’œuvre constitue même l’une des conquêtes les plus précieuses de notre civilisation. Lorsqu’un homme produit une œuvre de génie, celle-ci cesse progressivement de lui appartenir. Elle entre dans le patrimoine commun. Elle devient une réalité indépendante, parfois plus durable que les nations elles-mêmes.
Hugo fournit peut-être l’exemple le plus éclairant. Depuis un siècle, l’on accumule les révélations, les anecdotes, les confidences, les petites et les grandes misères de l’homme. On découvre un amant infatigable, un cabotin parfois, un fabricant de légende souvent, un personnage qui contribua lui-même à sa propre mythologie. Mais Hugo a ceci de particulier que la béance même de ses mensonges est incapable de masquer son génie. Plus l’on fouille l’homme, plus l’œuvre réapparaît. Plus l’on s’attarde sur les artifices du personnage, plus éclate la puissance du créateur.
Écrasé par ce génie du verbe, incapable d’affronter une œuvre qui domine son siècle comme une montagne domine une plaine, le critique moderne finit par regarder sa culotte. Ne pouvant atteindre les sommets, il inspecte les dessous. Ne pouvant rivaliser avec la puissance créatrice, il se console dans l’inventaire des faiblesses humaines. La biographie devient alors la revanche du commentaire sur le génie.
Le phénomène dépasse d’ailleurs le seul cas de Hugo. Le lecteur moderne se croit volontiers meilleur que les morts parce qu’il lui est impossible de les égaler. La supériorité morale lui procure une compensation dont il a besoin. Faute de pouvoir créer une œuvre comparable à la leur, il se réfugie dans le jugement. Le vice découvert chez le grand homme devient la monnaie avec laquelle l’homme ordinaire achète le droit de se croire son supérieur.
Qu’on ne se méprenne pas. Il ne s’agit nullement de blanchir les fautes ni d’absoudre les égarements. Les hommes demeurent responsables de leurs actes. Mais l’œuvre obéit à une autre logique. Elle relève d’un ordre différent. Entre la morale et le génie existent des relations complexes que les simplifications contemporaines peinent à saisir.
Il me faut toutefois rendre justice à Christine Goguet sur un point essentiel. Que l’on adhère ou non à sa démonstration, son livre possède une qualité devenue rare : il est écrit dans une langue claire. À une époque où tant d’essais s’abandonnent au jargon, aux abstractions et aux obscurités volontaires, Christine Goguet choisit le français de la clarté. Son style est fluide, précis, accessible sans jamais être simpliste. Elle raconte, expose et argumente avec une limpidité qui témoigne d’un véritable respect pour le lecteur.
Cette qualité mérite d’être saluée. Les idées les plus profondes ne gagnent rien à être enveloppées de brouillard. La clarté n’est pas l’ennemie de l’intelligence ; elle en constitue souvent la forme la plus accomplie. Christine Goguet possède ce talent de faire comprendre sans jamais donner l’impression de simplifier abusivement. L’on sent derrière chaque page une volonté de transmettre plutôt que d’impressionner.
L’on referme ainsi son ouvrage avec un sentiment paradoxal mais fort agréable : celui d’avoir lu un livre dont la thèse appelle la discussion, mais dont l’écriture suscite l’estime. C’est déjà beaucoup. Car les ouvrages que l’on combat volontiers sont souvent ceux que l’on lit jusqu’au bout, tandis que les livres dépourvus de personnalité ne provoquent ni accord ni désaccord : ils tombent simplement dans l’oubli.
Le livre de Christine Goguet a ce mérite : il invite à rouvrir un débat que l’on croyait clos. Et si l’on n’est pas toujours convaincu par les conclusions, l’on demeure reconnaissant à l’auteur d’avoir posé, dans une langue élégante et parfaitement intelligible, une question qui touche au mystère même de la création : les faiblesses de l’homme peuvent-elles réellement diminuer la grandeur de l’œuvre ?
Jean-François Marchi
(« Jean-François Marchi » , « Le poète T.S. Eliot, Londres, 1958 » photos D.R.)
