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La République des livres

Verlaine, compagnon de pluie et de silence

Par Jean-François Marchi

Le livre de Guy Goffette Verlaine d’ardoise et de pluie (Gallimard, collection « L’Un et l’Autre » réédité en Folio) est un très beau livre, mais un livre dangereux — comme le sont souvent les ouvrages écrits par des poètes sur d’autres poètes. Non parce qu’il manquerait de talent, bien au contraire, mais parce qu’à force d’aimer son sujet l’auteur finit parfois par le recouvrir de sa propre buée intérieure. Goffette regarde Verlaine avec des yeux qui ressemblent aux siens ; il le transforme insensiblement en frère mélancolique des Ardennes, en compagnon de pluie et de silence. Il en résulte des pages admirables, d’une musique délicate, mais aussi une légère dissolution du véritable Verlaine dans la sensibilité de son interprète.

Ce livre m’a été offert par un ami cher qui, comme moi, aime profondément Verlaine : Vincent Rouart, petit-fils du poète Paul Valéry. Le geste avait quelque chose de symbolique. Car ce livre parle moins d’érudition que de transmission sensible. Il appartient à cette vieille civilisation littéraire française où les poètes continuent de vivre à travers les fidélités discrètes, les admirations murmurées, les livres que l’on offre comme l’on tend une clef secrète.

Or Verlaine échappe précisément à toute appropriation complète. Parler de Verlaine, ce n’est pas seulement parler d’un homme ou même d’une œuvre ; c’est parler des yeux qui l’ont vu, des âmes qui l’ont aimé, des lecteurs qui ont reconnu dans ses vers quelque chose de leur propre faiblesse. Verlaine appartient à une mémoire affective française. Il est moins un monument qu’une présence persistante, presque une voix entendue derrière une vitre mouillée.

Lorsque l’on évoque La Romance des ingénues, l’on ne songe pas d’abord à un système poétique. L’on entend une musique. L’on revoit des jeunes femmes pâles de la fin du XIXe siècle, des salons un peu tristes, des cahiers d’écolières, des rêveries de pensionnat. Verlaine touche parce qu’il demeure vulnérable. Il semble demander pardon d’exister.

Et surtout, Verlaine demeure d’abord — il faudrait presque dire exclusivement — un enchanteur d’âme. Avant d’être un « cas », un dossier sociologique ou l’illustration rétrospective de quelque revendication moderne, Verlaine est une musique. Une musique d’une délicatesse infinie, capable de déposer dans l’esprit quelques mots si légers qu’ils semblent avoir toujours existé.

Car enfin, que reste-t-il de Verlaine dans la mémoire véritable des hommes cultivés ? Non des manifestes, non des slogans, non des mots d’ordre de comité, mais des frissons de langage : « Il pleure dans mon cœur… », « Les sanglots longs des violons… », « La lune blanche luit dans les bois… » Cela flotte dans la langue française comme un parfum ancien.

Verlaine possède ce génie rarissime de l’insinuation musicale. Il n’assène jamais ; il suggère. Il ne construit pas des cathédrales rhétoriques ; il fait vibrer des vitres sous la pluie. Chez lui, la poésie devient presque respiration intérieure. Voilà pourquoi tant d’âmes continuent obscurément à l’aimer sans même parfois savoir qu’elles le lisent encore.

Et c’est précisément ce caractère subtil, fragile, nuancé, qui heurte la pauvreté imaginative contemporaine. Notre époque supporte difficilement les êtres complexes ; elle veut des affiches simples, des figures réduites à quelques clichés immédiatement reconnaissables, des silhouettes bonnes pour les dossiers pédagogiques ou les campagnes culturelles.

Alors l’on fabrique autour de Verlaine toute une mythologie secondaire qui finit par étouffer l’essentiel : la poésie elle-même. Comme si l’on était devenu incapable d’imaginer Laurel sans Hardy.

Cette obsession du dédoublement révèle surtout l’appauvrissement moderne de l’imagination. L’époque ne comprend plus les êtres subtils ; elle les transforme en accessoires d’un récit simplifié. Elle remplace l’émotion par le signalement, la musique par le commentaire, la poésie par le bavardage interprétatif.

Or Verlaine existe souverainement par lui-même. Il suffit parfois de quelques vers pour faire remonter tout un monde de demi-teintes, de jardins humides, de souvenirs amoureux, de tristesses délicieuses et de rêveries sans objet. Verlaine pénètre lentement l’âme française comme une pluie fine d’automne. Il appartient à cette catégorie rarissime d’écrivains qui deviennent presque des états intérieurs.

Car ce « clochard génial », selon l’expression que l’on serait tenté d’employer aujourd’hui, n’était nullement abandonné à une solitude absolue. Contrairement à la légende simplificatrice du « poète maudit » entièrement rejeté par son époque, Verlaine fut entouré d’une véritable tendresse littéraire. Les jeunes écrivains de la génération montante reconnaissaient obscurément en lui un immense poète vivant au milieu de la misère quotidienne.

Ainsi Maurice Barrès et Léon Daudet, alors jeunes journalistes et jeunes hommes de lettres encore au début de leur ascension, eurent l’idée délicate et presque filiale de lui constituer une petite rente. Non une pension officielle, administrative ou humiliante, mais une sorte de secours régulier, fraternel, destiné à préserver un peu de dignité matérielle à celui qu’ils considéraient déjà comme un prince ruiné de la poésie française.

Le détail est capital, car il éclaire tout un climat disparu de la vie littéraire française. La littérature n’était pas encore entièrement devenue industrie culturelle ou gestion bureaucratique des réputations. Elle conservait des fidélités de compagnonnage, des admirations charnelles, presque des formes de piété littéraire. L’on aidait un poète comme l’on secourait un vieux musicien de génie tombé dans la gêne.

Et c’est dans ce contexte que Léon Daudet aperçoit admirablement le « satyre retraité » venant chercher ses « pépettes » dans les bureaux du journal. Toute la scène est bouleversante parce qu’elle mêle la déchéance visible à une forme de reconnaissance affectueuse. Verlaine n’est pas traité comme une relique académique ; il demeure un homme vivant, pauvre, fragile, aimé encore par de jeunes admirateurs qui sentent obscurément qu’une part du vieux génie poétique français respire toujours à travers cette silhouette vacillante.

Puis le poète murmure, en recevant l’argent : « C’est épatant… »

Et cette phrase minuscule contient peut-être davantage de vérité humaine sur Verlaine que bien des volumes de critique universitaire.

Aujourd’hui, l’on administrerait Verlaine ; hier, l’on l’aimait.

Voilà peut-être toute la différence.

« Nous sommes les Ingénues
Aux bandeaux plats, à l’œil bleu,
Qui vivons, presque inconnues,
Dans les romans qu’on lit peu.

Nous allons entrelacées,
Et le jour n’est pas plus pur
Que le fond de nos pensées,
Et nos rêves sont d’azur ; »

(« Jean-François Marchi », « Paul Verlaine », photos D.R.)

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Poésie.

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