de Pierre Assouline

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Quand Paul Celan perçait déjà sous Paul Antschel

Quand Paul Celan perçait déjà sous Paul Antschel

Généralement, lorsque surgissent des inédits de jeunesse signés à d’auteur de renom, ce n’est pas très bon signe. L’exhumation est toujours douteuse et le fond de tiroir, suspecté. Raison de plus pour saluer une exception lorsqu’elle se présente. Bien sûr, l’édition bilingue des Poèmes de Czernowitz 1938-1945 de Paul Celan (24 euros, 325 pages, Seuil) qui parait ces jours-ci attirera en priorité les fidèles lecteurs du grand poète- et ils sont de plus en plus nombreux en France. Mais ce sera peut-être l’occasion d’élargir le cercle davantage encore car ces poèmes de jeunesse sont plus accessibles que ceux de la maturité, lesquels n’ont pas volé leur réputation d’hermétisme, quoi qu’on en dise, à l’égal de ce qui se dit encore pour l’œuvre d’un Mallarmé par exemple. On dira qu’en 18 et 25 ans, le jeune créateur était plus désarmé qu’il ne le sera par la suite. On précisera également que la plupart de ses poèmes relèvent du lyrisme amoureux sinon érotique en ce qu’ils étaient adressés à son amie Ruth Kraft. Nombre d’entre eux ont été mûris alors qu’il cassait des cailloux dans un camp de travail où les nazis l’avaient envoyé avant d’expédier ses parents dans des camps de concentration de Transnistrie où ils mourront, l’une exécutée d’une balle dans la nuque, l’autre du typhus.

Pour autant, Paul Celan qui s’appelait encore Paul Antschel, né dans une ville roumaine après avoir été autrichienne et avant de devenir soviétique et enfin ukrainienne (à travers sa résurrection poétique, Czernowitz est devenue le paradigme de la fragmentation historique et géographique de l’Europe centrale), ne renoncera jamais à la langue allemande lui qui connaissait tant de langues. A l’heure où tant d’intellectuels récusèrent en bloc toute culture allemande au lendemain de la guerre (le philosophe Vladimir Jankélévitch entre autres), il avait fait le choix de la langue du bourreau afin de lui faire rendre gorge et de la dénazifier en la truffant souterrainement de mots, de racines, d’étymologies empruntées notamment à l’hébreu et au yiddish. Pour autant, jamais sa poésie ne se fera témoignage d’un monde disparu après anéantissement.

Tout en assurant ses besoins en étant engagé comme lecteur d’allemand à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm (nombre de traducteurs lui doivent quelque chose), il échafauda une œuvre d’une sombre intensité et d’une force de pénétration sans équivalent qui en fit le plus important poète de langue allemande de la seconde partie du XXème siècle.

Les Poèmes de Czernowitz ne sont pas publiés n’importe où n’importe comment, précision utile en un temps où un management dénué du moindre souci littéraire ou culturel tente d’imposer sa loi dans l’édition française. Ils paraissent dans la collection « La librairie du XXIème siècle » créée et animée jusqu’à sa disparition par Maurice Olender, éditeur passionné de l’œuvre de Celan en français. Et Jean-Pierre Lefebvre en est l’érudit annotateur, le précis traducteur et l’impeccable préfacier, des qualités indispensables dès lors que lecteur sera inévitablement confronté à « l’intelligence proprement poétique des situations » qui caractérisait Celan. Malgré son autorité sur la question, Lefebvre se garde bien de trancher : lorsqu’il y a un doute, il parle d’« hypothèse », use du « peut-être »persuadé que même dans l’opacé il y a une porte de sortie. On peut être certain que lorsqu’il décèle la trace de ses influences de jeunesse (Rilke, Trakl, Hofmannsthal, Stefan Georg), c’est qu’elle est incontestablement établie en vue de cette édition on ne peut plus critique.

Ils nous invitent à découvrir ces poèmes de jeunesse comme le laboratoire de l’œuvre en germe. Thèmes, cadences, motifs, inspirations, lexique, syntaxe, couleurs (le blanc, notamment celui de la neige, étant sous sa plume associé au deuil, la neige est ses flocons noirs), rythmes, vocables s’y manifestent sans qu’ils soient nécessaires de les solliciter. Ce qui n’empêche pas de se poser des questions sur le choix de certains mots peu usités : « mourance », « le languir », « kobold », « carabes », « enluronner », « asters »… Qu’importe puisqu’il faut que la poésie saigne. Dans les notes, prolongement nécessaire à qui veut aller au-delà de l’ivresse produite par la lecture, on découvre le sous-bassement proprement musical de son art poétique, pas seulement du côté de Webern comme cela a souvent été dit, mais d’un lied de Schubert (D.776, opus 59, No 3 ainsi que D.101), d’une sonate de Beethoven (opus 81a en si bémol majeur).

Jamais il ne réussira à mettre à distance une culpabilité profondément ancrée en lui : le dilemme qui lui fit choisir la langue des assassins de sa mère comme langue d’écriture ; la Fugue de mort (lue ici en allemand par son auteur et là en français par un comédien) notamment se fait l’écho de cette question lancinante. De dépressions en internements, rongé par les crises mélancoliques, il s’est suicidé en 1970 à l’âge de 50 ans en se jetant dans la Seine du haut du pont Mirabeau alors qu’il avait rendez-vous avec son fils devant le théâtre de l’Odéon. Dans ses poches, on a retrouvé deux billets pour une représentation d’En attendant Godot.

                NOTTURNO

« Ne dors pas. Sois sur tes gardes.

Les peupliers d’un pas chanteur

défilent avec la soldatesque.

Les étangs sont tous de ton sang.

 

Y dansent de verts squelettes.

L’un d’eux arrache, au culot, le nuage :

ravagé, estropié, gelé,

ton rêve saigne des coups de lance.

Le monde est une bête en couches,

faufilée, glabre, sous la nuit de lune.

Et Dieu est son hurlement.

J’ai peur et j’ai froid. »

 

(Schlaf nicht. Sei auf der Hut.

Die Pappeln mit singendem Schritt

Ziehn mit dem Kriegsvolk mit.

Die Teiche sind alle dein Blut.

Drin grüne Gerippe tanzen.

Eins reißt die Wolke fort, dreist :

Verwittert, verstümmelt, vereist,

blutet dein Traum von den Lanzen.

 

Die Welt ist ein kreißendes Tier,

das kahl in die Mondnacht schlich.

Gott ist sein Heulen.

Ich fürchte mich und frier.)

 

( » huile sur toile de Mark Rothko » ; « Paul Celan jeune » photos D.R.)

Cette entrée a été publiée dans Histoire Littéraire, Littérature étrangères, Poésie.

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commentaires

20 Réponses pour Quand Paul Celan perçait déjà sous Paul Antschel

Patrice Charoulet dit: 18 avril 2026 à 15h58

UN PARCOURS INHABITUEL

Petit-fils de cordonnier, Bachelard, dont les parents tiennent un débit de tabac en Champagne, commence modestement sa carrière dans l’administration des PTT, tout en poursuivant des études universitaires. Licencié en mathématiques en 1912 , il se marie en 1914 . Mobilisé de 1914 à 1919 , il n’entrera dans l’enseignement secondaire qu’à 35 ans comme professeur de physique et chimie dans sa ville natale. Il y élève seul sa fille après la mort de sa femme. Il commence alors à s’intéresser à la philosophie et passe successivement licence, agrégation en 1922 et doctorat ès lettres en 1927 . Il est successivement professeur à la faculté de Dijon, titulaire de la chaire d’histoire et de philosophie des sciences à la Sorbonne, puis directeur de l’Institut des sciences et des techniques.

lmd dit: 18 avril 2026 à 16h18

Pierre Assouline, découper une petite tranche d’une peinture de Rothko, là je trouve que vous charriez un peu (à moins que cela soit une erreur sur mon écran?).

puck dit: 18 avril 2026 à 16h56

« une ville roumaine après avoir été autrichienne et avant de devenir soviétique et enfin ukrainienne »

Cernauti a toujours été une ville roumaine.
du temps de l’Autriche Hongrie on y parlait que roumain.
et aujourd’hui on y parle encore que roumain.

en fait c’est une ville roumaine qui s’est retrouvée en Ukraine parce que les soviétiques qui ont tracé la frontière avaient juste un peu forcé sur la vodka.

puck dit: 18 avril 2026 à 16h58

probablement que les roumains récupéreront cette ville roumaine après la guerre comme les hongrois récupéreront les villes hongroises qui se sont retrouvées en Ukraine : c’est juste une vieille loi géographique.

puck dit: 18 avril 2026 à 17h00

« (opus 81a en si bémol majeur). »

et si c’était en Si il aurait fallu mettre une majuscule au « S » comme il faut mettre une majuscule au « O » de Opus : faut respecter l’écriture musicale par respect.

D. dit: 18 avril 2026 à 17h30

Bachelard, dont les parents tiennent un débit de tabac en Champagne, commence modestement sa carrière dans l’administration des PTT,

Eh Gaston, y’a l’téléphone qui son…!

puck dit: 18 avril 2026 à 17h39

D. si t’es mauvais en maths t’es bon en chimie ?
non plus ? en fait t’es plus mauvais en tout que bon en rien.

un éminent chimiste israélien (si t’avais été bon en chimie je t’aurais demandé son nom, mais comme t’es nul…) rescapé de la Shoah a dit il y a 2 ou 3 ans un truc du genre « les nazis m’ont fait peur d’être juif, Israël me fait honte d’être juif ».

Soleil vert dit: 18 avril 2026 à 18h04

Peuplier, on peut le couper, ça donne Peuple lié

mais NAZIM HIKMET en faisait de jolis vers

[…] Un peuplier frissonne en moi
Où que je sois j’entends sa voix
Depuis que je suis en exil.

Comme chaque arbre le peuplier
Se tient debout sa vie durant
Guettant sans répit des choses.

Il guette tout au long des routes
Les villages d’Anatolie
Durant l’été chaud et roussi.

Il m’a guetté moi aussi
Et il criait dans la nuit
Face aux grilles de la prison.[…]

Soleil vert dit: 18 avril 2026 à 18h09

Un autre, Pierre Ménanteau (connais pas) y voit une « torche d’inquiétude »
Les arbres, on les abat comme disait Malraux ou presque, mais ils se vengent en ripostant à coup d’images et des métaphores.

rose dit: 18 avril 2026 à 18h49

Puck,

Au lieu de questionner sa judéité, comme y invite Tobie Nathan, on peut se lier aux autres, l’enfer sans les autres, par tout ce qui nous est commun.

puck dit: 18 avril 2026 à 19h48

« Au lieu de questionner sa judéité »

pas d’autre choix que la questionner : le sionisme était intimement lié au judaïsme, aujourd’hui faut dissocier les deux : le sionisme tel qu’il est devenu n’a plus rien à voir avec le judaïsme, comme dit l’autre Israël est devenu un pays qui fait honte aux juifs, et même qui fait honte à la judéité, c’est ce qu’aurait dit Lévinas, Celan et tous les autres qui ont subit le nazisme et l’antisémitisme, le sionisme consistait à faire d’Israël un refuge pour tous les juifs, un abri où ils se sentent à l’abri, et là c’est plus du tout, je veux dire aujourd’hui Israël est devenu un pays juif qui bombarde une synagogue à Téhéran, les médias passent vite sur ce genre de truc, mais c’est un vrai tournant parce que cela montre de façon très claire la rupture entre sionisme et judaïsme, je veux passer du statut d’état refuge pour les juifs à état qui bombarde une synagogue c’est un grand écart parce que ça remet en question la notion même de refuge, Israël est aujourd’hui pour les juifs tout le contraire d’un refuge, c’est quoi le mot qui le contraire de « refuge » ? enfin tu vois ce que je veux dire rose, être juif c’est déjà un problème entre soi et soi, je suis bien placé pour le dire, mais là on est carrément passé au niveau quasi métaphysique du problème, un juif qui me dit je suis d’accord avec ce qu’Israël a fait à Gaza pour moi le mec il est juste pas juif ou il a pas compris ce qu’est être juif.

Vedo dit: 19 avril 2026 à 0h41

Merci pour le lien vers la sonate »Les Adieux », a plus difficile, techniquement, de B. après Op 106 (à mon très humble avis). Je ne connaissais pas cet enregistrement, stupéfiant, de Pollini. Et en plus, quel autre pianiste de nos jours saurait aussi bien « faire parler » ces deux côtés de Beethoven, dont la douceur est parfois trop méconnue. Quand á Paul Celan et à son fameux « Der Tod ist sin Meister aus Deutschland », et son ton en général, ce n’est certes pas « mon » Allemagne.

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